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Areva dans la tourmente

Publié le 19 novembre 2014 par Blanchemanche
#nucléaire
LE MONDE ECONOMIE | 19.11.2014
Par Cédric Pietralunga et Jean-Michel Bezat
Au cœur du réacteur EPR de Flamanville (Manche) conçu par Areva, le 6 novembre.
Au cœur du réacteur EPR de Flamanville (Manche) conçu par Areva, le 6 novembre. | CHARLY TRIBALLEAU / AFP

L’horizon industriel et financier d’Areva s’assombrit de plus en plus. Et la tâche s’annonce rude pour le tandem qui en prendra les rênes à la fin de l’année dans le cadre d’un changement du mode de gouvernance : Philippe Varin, ex-PDG de PSA Peugeot Citroën, à la présidence du conseil d’administration, et sans doute Philippe Knoche, l’actuel numéro deux, à la direction générale. Le cours de l’action dévissait de plus de 15 % à la mi-journée à la Bourse de Paris.

Le groupe nucléaire a annoncé, mardi 18 novembre, la « suspension des perspectives financières pour 2015 et 2016 » en raison de l’atonie du marché mondial. A la même heure, EDF prévenait qu’il reportait d’un an, à 2017, la mise en service du réacteur EPR de Flamanville (Manche) conçu par Areva, dix ans après le début de sa construction. Ce n’est pas seulement Areva, mais toute la filière nucléaire française qui est dans la tourmente.
La société, qui emploie 45 000 personnes, a confirmé sa prévision d’une baisse de 10 % de son chiffre d’affaires cette année et d’une marge d’excédent brut d’exploitation de 7 %.
Mais pour 2015 et 2016, toutes les perspectives financières sont en cours de révision : la croissance organique des ventes, estimée de 4 % à 5 % par an, et le cash flow opérationnel libre, qui devait être proche de l’équilibre en 2015 et « nettement positif » l’année suivante. C’est ce dernier indicateur de performance, mesurant la capacité à autofinancer les investissements, que les dirigeants d’Areva privilégiaient. Or il ne sera pas « proche de l’équilibre », comme ils l’espéraient encore fin septembre. De nouvelles prévisions pour la période 2015-2017 seront présentées avant le 25 février 2015, date de la publication des résultats de l’exercice 2014.

Une dégradation accélérée

Plusieurs raisons expliquent cette dégradation accélérée : des encaissements de clients, initialement inscrits sur 2014, sont « susceptibles d’être reportés sur l’exercice 2015 » ; la prolongation du chantier de l’EPR en construction à Olkiluoto (Finlande), qui entrera en service au mieux en 2018, avec neuf ans de retard, alors que son client TVO tarde à payer ; la relance toujours différée de la production nucléaire japonaise arrêtée après la catastrophe de Fukushima en mars 2011, même si Tokyo a donné son feu vert, début novembre, au redémarrage de deux réacteurs ; la stagnation des ventes de réacteurs, notamment des EPR (Chine, Inde…) et les grands contrats sur le recyclage des combustibles qui ne sont pas au rendez-vous. Enfin, en Europe comme aux Etats-Unis, les groupes d’électricité diffèrent des dépenses de maintenance ou négocient plus fermement les prix.
L’Etat réfléchit à une recapitalisation – un montant de 2 milliards d’euros est souvent cité – par la puissance publiqueQue va faire l’Etat, qui détient directement et indirectement 87 % du capital d’Areva et qui juge la situation d’Areva « sérieuse » ? Il réfléchit à une recapitalisation – un montant de 2 milliards d’euros est souvent cité – par la puissance publique. Mais « aucune décision n’a été arrêtée », assure un proche du dossier. Le gouvernement étudie aussi la création d’une structure de défaisance, sur le modèle de celle du Consortium de réalisation (CDR), qui avait permis au Crédit lyonnais de se débarrasser de ses actifs « pourris ». Ce scénario, évoqué mardi par le magazine Challenges, est « une piste parmi d’autres », poursuit ce haut fonctionnaire.

Baisse des investissements

Areva a indiqué, mardi, que ses équipes travaillent à un « renforcement du plan de performance ». Les divers plans d’économies, les suppressions de postes (en Allemagne notamment), la cession d’actifs jugés non stratégiques : toutes les mesures prises depuis l’arrivée de Luc Oursel à la tête du groupe en juin 2011 pour solder une partie de la gestion de son prédécesseur Anne Lauvergeon (achat de la société Uramin, chantier finlandais) n’ont donc pas permis de redresser la barre.
Les divers plans d’économies, mis en place depuis l’arrivée de Luc Oursel à la tête du groupe, n’ont pas permis de redresser la barreDébut octobre, le groupe avait annoncé une nouvelle baisse de ses investissements (200 millions d’euros) sur 2015-2016, et 450 millions d’euros de cession d’actifs supplémentaires pour renforcer sa structure financière. Il cherchait ainsi à échapper à une dégradation de ses notes de crédit par Standard & Poor’s. Elles sont déjà très mauvaises (BBB- pour le long terme, A-3 pour le court terme), et l’agence de notation est toujours en embuscade, menaçant de placer le groupe en catégorie spéculative.
Cette opération vérité a été décidée ces derniers jours, quand il est apparu à l’Etat et aux dirigeants d’Areva qu’ils ne pourraient pas tenir leurs prévisions, trop volontaristes. Un volontarisme que Pierre Blayau, débarqué sans ménagement par Matignon de la présidence du conseil de surveillance, reprochait au président du directoire, Luc Oursel, qui a suspendu son activité mi-octobre pour raisons de santé. Depuis février, il répétait au gouvernement que les comptes ne reflétaient pas la situation de l’entreprise. « On savait que les résultats étaient enjolivés par Luc Oursel pour faciliter sa reconduction, assure un proche de M. Blayau. Des contrats étaient inscrits dans les recettes alors qu’ils étaient encore en cours de négociation. C’était devenu intenable, il fallait réagir. »
Areva a perdu 694 millions d’euros au premier semestre, et l’année 2014 s’achèvera sur une perte supérieure à 1 milliard pour près de 9,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires réalisé en 2013.
 Cédric Pietralunga
Journaliste au Monde
 Jean-Michel Bezat  
 Journaliste au Monde

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