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Nees indiennes

Publié le 27 novembre 2014 par Aelezig

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Article de Marie-Claire (Danielle SeeWalker) - Septembre 2014

Elle sont pédiatres, serveuses, directrices d'école. Comme 1 % de la population, elles ont du sang indien. Notre reporter, amérindienne aussi, est partie à la recherche de ces femmes étendards de leur culture. Portraits de guerrières modernes.

Carlotta Cardana - la photographe - et moi nous sommes rencontrées en 1998, à Fremont, petite bourgade du Nebraska. Nous étions deux adolescentes mal dans leur peau, et sommes devenues amies. Quinze ans plus tard, nous sommes dans un minuscule pub londonien à rêver d'une collaboration autour d'un projet sur la culture amérindienne. Trois mois s'écoulent, et l'occasion se présente enfin : Carlotta, qui s'est toujours intéressée aux Indiens d'Amérique, est bouleversée par la lecture d'un article à propos de la vente des terres de Wounded Knee*. "Je voulais absolument photographier les Amérindiennes à partir de leur propre prisme, explique Carlotta. Dans un environnement qui raconte leur histoire. Libre à elle de s'habiller et de se mettre en scène comme elles le souhaitaient. Je voulais que ces images expriment le respect qu'elles portent à leur culture et à leur identité."

sage honga, hualapai hopi et diné

Sage Honga, hualapai, hopi et diné

Etant moi-même une Amérindienne de la tribu Hunkpapa Lakota de la réserve Standing Rock Sioux, j'ai toujours voulu en savoir plus sur mes racines et sur les autres tribus. C'est donc tout naturellement que nous nous sommes lancées à la recherche de femmes amérindiennes, d'horizons divers. Elles sont les porte-parole de leur tribu, de leur communauté, de leurs enfants, de leurs ancêtres. N'ayant pas été élevée sur la réserve mais au sein de la société américaine, j'ai connu, enfant, le racisme : je n'étais jamais "assez blanche", ni jamais "assez indienne". Dans la langue iakota, on appelle les métisses iyeska. Je réalise enfin qu'être une iyeska me donne accès de l'intérieur aux deux cultures et me permet de transmettre des messages de l'une à l'autre.

Aujourd'hui, seul 1 % de la population américaine est amérindienne. La plupart des informations que nous détenons sur cette culture indigène nous vient des colons européens. Le conflit a bien sûr commencé avec la terre. Les Amérindiens ne font qu'un avec elle : "On prend soin d'elle et elle prend soin de nous" est depuis toujours leur approche. On est loin du concept européen de propriété individuelle, qui a généré la ruée vers l'Ouest, de trop nombreuses "guerres indiennes" et plusieurs centaines de traités forçant les populations indigènes à s'établir sur des parcelles désignées par le gouvernement et baptisées "réserves". Carissa Yazzie Gonzalez, de la tribu diné, décrit le calvaire de son ancêtre : "Elle a dû traverser le désert, près de 1200 km aller-retour, elle est la seule de sa famille à avoir survécu à la "longue marche"** ; si elle était morte, je ne serais pas là aujourd'hui."

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Evereta Thinn, diné

Au XIXe siècle, le précepte "tuer l'Indien, sauver l'homme" a créé des traumatismes rarement abordés dans les livres d'histoire. Les enfants ont été arrachés à leurs familles et envoyés de force dans des pensionnats où, avc violence, on les a convaincus que leurs culture, langue, coutumes et identité étaient l'oeuvre du malin. L'alcoolisme chronique, la toxicomanie, le taux très élevé de suicide et les grossesses adolescentes sont la conséquence directe de ces traumatismes endurés dans les pensionnats. Aujourd'hui, chaque Amérindien, quelle que soit sa réussite sociale, en porte les cicatrices.

Elles ne sont pas fières, elles veulent être respectées

Toutes les tribus que nous avons rencontrées déplorent la perte de la langue maternelle. La timide mais résolue Evereta Thinn, qui parle le diné, témoigne : "Une fois que la langue s'évanouit, la culture aussi s'efface lentement. Si les jeunes générations ne parlent pas leur langue, comment pourront-ils prendre les décisions politiques et protéger nos tribus dans le futur ?" Elle est la base de tout : la moindre cérémonie, les chants, les prières sont façonnés par les mots.

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Juliana Brown Eyes Clifford, oglala lakotas et samoan

Dans la réserve de Standing Rock Sioux, un progamme d'enseignement de la langue lakota a été mis en place dès l'école maternelle. D'autres tribus songent à s'en inspirer. Et puis, grâce aux pow-wows, aux festivals, aux cérémonies traditionnelles et familiales, de nombreux habitants des réserves*** s'efforcent de maintenir leur uclture vivante tout en se débattant dans le monde moderne. Malgré tout, les Amérindiens n'ont pas réussi à briser tous les stéréotypes. Notre société continue de diffuser une vision romancée, voire erronée, de notre civilisation.

Les déguisements de Halloween, les célébrités qui paradent en "parure à plumes" et les ligues sportives qui arborent des Amérindiens comme mascotte sont autant d'exemples de cette méconnaissance. Il ne s'agit pas de nous apitoyer sur notre sort d'incompris ou de vouloir vivre dans le passé, mais que les gens ignorent à ce point notre culture nous blesse. Et ce n'est pas rabâcher le passé que de rappeler ce que nous avons enduré. Cela montre que nous sommes résilients. Comme toutes les femmes de ce reportage. Dans la langue lakota, il n'existe pas de mot pour exprimer la "fierté" et ces femmes ne voudraient pas qu'on les qualifie de fières. Nous avons le mot ahoicipha qui signifie se respecter et s'honorer soi-même.

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Juanita Toledo, walatowa

Interrogées sur le message qu'elles aimeraient transmettre au nom des Amérindiens, elles nous ont répondu : "Nous sommes des guerrières et nous sommes encore là."

Danielle SeeWalker

* Le 29 décembre 1890, 350 Amérindiens de la tribu lakota (dont plusieurs dizaines de femmes et d'enfants) sont massacrés par l'armée. Ce lieu est hautement symbolique.

** En 1864, les Navajos sont déportés à pied dans la réserve de Fort Summer, au Nouveau-Mexique, puis autorisés à revenir sur leur territoire après quatre années de famine.

*** Il existe 310 réserves indiennes aux Etats-Unis (2,3 % du territoire) pour 550 tribus reconnues. Ces réserves sont gérées par le Bureau des Affaires Indiennes, mais les terres restent la propriété des Etats.

Nota : les photos qui illustrent ce billet sont de Carlotta Cardana, sauf celle de Evereta Thinn, trouvée au hasard de Google Images.


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