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Au premier regard (2014) : l’amour aveugle…

Publié le 28 novembre 2014 par Jfcd @enseriestv

Au Premier Regard (Hoje eu Quero Voltar Sozinho) est un film du réalisateur brésilien Daniel Ribeiro qui a été présenté en ouverture de l’édition 2014 du  Festival LGBT Image+Nation qui se tient à Montréal du 20 au 30 novembre. On nous transporte dans un univers complètement adolescent avec pour personnage principal Leonardo (Ghilerme Lobo) qui est aveugle depuis sa naissance. Surprotégé par ses parents, il rêve d’aller étudier à l’étranger pour acquérir une quelconque indépendance. Ses seuls confidents sont Giovana (Tess Amorin) et bientôt Gabriel (Fabio Audi), un nouvel étudiant arrivé en ville. Les sentiments de Leonardo à son égard s’intensifient, mais est-ce seulement réciproque? Remake du court métrage Eu Nao Quero Voltar Sozinho cette fois-ci en format long de Ribeiro et qui mettait en scène les mêmes acteurs principaux, Au premier regard est à la fois naïf, touchant et a pour mérite de nous offrir une réflexion sur les concepts de l’amour et de la sexualité quand on est privé de la vue; le tout appuyé par une remarquable mise en scène. Au-delà du film, on est en droit de se questionner sur le rôle d’un tel festival en 2014, notamment à la suite de propos controversés qu’a tenus le réalisateur Xavier Dolan il y a quelques mois.

Au premier regard (2014) : l’amour aveugle…

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Bien qu’il soit aveugle, Leonardo suit ses cours dans une école normale, mais son handicap lui vaut les railleries de la plupart des autres étudiants masculins. Il a beau pouvoir compter sur le soutient de Giovana, reste qu’il a du mal à assumer sa différence avec de tels pairs. C’est pourquoi l’idée d’aller ailleurs le séduit, mais sa mère appose un refus catégorique, alors que son père qui l’appelle affectueusement son « petit lion » perçoit qu’il ne s’agit que d’une fuite vers l’avant et lui fait comprendre qu’il partirait à l’étranger pour les mauvaises raisons. Entre-temps entre dans sa vie Gabriel. Tout de suite, une complicité s’installe entre eux. En plus de lui servir de guide en le raccompagnant plusieurs après-midi chez lui, le nouvel étudiant essaie de l’intégrer à une vie sociale estudiantine « normale » en l’invitant à des fêtes organisées par d’autres notamment. À l’une d’entre elles, les jeunes jouent au jeu de la bouteille et lorsque c’est au tour de Leonardo de recevoir un (premier) baiser, quelques idiots ont dans la tête de lui faire embrasser un chien, n’eût été l’intervention in extremis de Giovana et de Gabriel. Après, lorsque les deux garçons sont seuls, ce dernier embrasse Leonardo, mais le lendemain, prétend ne se souvenir de rien : il était bourré. S’agit-il d’une attirance réciproque? Longtemps durant le film on se questionne sur ce sujet d’autant plus que Gabriel est très populaire auprès de la gent féminine.

Au premier regard (2014) : l’amour aveugle…
Dans son article du film, Jay Weissberg écrit : « Most of the dialogue feels recycled from countless teen pics, and were this a film about a blind boy falling in love with a girl, there’d be nothing to make it stand out. » Le critique n’a pas tout à fait tort quant aux dialogues et aux mises en situation, mais Au premier regard se démarque justement parce qu’il s’agit d’un amour homosexuel. Pour la plupart d’entre nous, le désir commence souvent par un premier regard; une attirance physique. Or, les aveugles ont aussi une sexualité. Dans le film, Giovana est une compagne formidable pour Leonardo et on la soupçonne d’être amoureuse de cet ami de toujours. Pourtant, c’est envers Gabriel que son cœur flanche. Comment? À l’aide des autres sens, tels l’odorat alors que Leonardo s’enivre de l’odeur d’un gilet de Gabriel qu’il a oublié chez lui. Par l’ouïe aussi lorsqu’ils partagent leur goûts musicaux ou qu’ils vont voir un film et à moindre échelle, le toucher puisque Leonardo tient toujours son ami par le bras lorsqu’ils marchent ensemble.

Encore plus intéressants sont ces éléments de mise en scène qui parviennent à nous mettre dans la peau de Leonardo. Lorsque Gabriel entre en scène pour la première fois, on ne le voit pas et nous n’avons droit qu’à un gros plan de l’oreille du protagoniste. La technique est répétée maintes fois lors des moments forts entre eux deux : on ne voit que le visage de Leonardo et pas la réaction de son acolyte, relégué à l’arrière-plan. Gabriel est-il seulement attiré par lui? On est nous aussi dans le noir…

Un festival gay, lesbien, bi, trans en 2014?

Une réflexion sur le sujet nous ramène aux propos qu’a tenus Xavier Dolan alors qu’il refusait la Queer Palm qu’on lui décernait à Cannes pour son film Laurence Anyways. À ce prix, visant à récompenser un film pour son traitement des thématiques altersexuelles,  Dolan répliquait « Que de tels prix existent me dégoûte. Quel progrès y a-t-il à décerner des récompenses aussi ghetoïssantes, aussi ostracisantes, qui clament que les films tournés par des gays sont des films gays ? » On en déduit qu’il ressent la même chose à l’égard d’un festival de cinéma LGBT comme Image+Nation. Certes, l’homosexualité est de moins en moins ostracisée, encore moins dans nos pays démocratiques et quand on pense à internet qui véhicule une foule de contenus numériques en ce sens, incluant les films ou les séries, l’idée de tenir un festival alors que certains de ces longs métrages sont déjà distribués en DVD semble farfelue.

Au premier regard (2014) : l’amour aveugle…

Mais prenons comme exemple Netflix. L’entreprise spécialisée dans la vidéo sur demande se vante d’avoir un catalogue de plus de 100 000 fictions à offrir à ses abonnés. Dans son menu principal (du Netflix américain du moins), il y a même une section LGBT… qui ne compte que 94 titres : autant dire des poussières. De plus, la plupart d’entre eux sont soit d’un autre âge, soit américains et encore faut-il qu’ils aient joui d’une immense reconnaissance médiatique pour s’y trouver, comme Brokeback Mountain ou La Vie d’Adèle; donc, faciles d’accès.  Le Festival Image+Nation nous présente des fictions provenant de multiples pays qu’on ne pourrait voir nulle part ailleurs. Reste comme alternative le piratage, mais encore faut-il que ces films, qu’ils proviennent des Philippines, de Russie ou d’Amérique latine aient les sous-titres appropriés! Loin d’être « ghettoïsants », ces festivals sont rassembleurs et nous présentent une réalité plus souvent méconnue d’autres cultures qui n’abordent pas la sexualité de la même façon, que ce soit dans le quotidien ou par des lois en majorité répressives. Donnons le dernier mot à Franck Finance-Madureira de la Queer Palm, qui répliquait à Dolan : « (…) souligner la contribution des LGBT ne signifie pas s’enfermer dans un ghetto. Ne serait-ce pas plutôt une façon de développer un esprit de tolérance et d’acceptation au sein de la population ? »

Au premier regard n’a même pas un an qu’il s’est déjà vu décerner le Teddy Award du meilleur film à la Berlinale et le prix du public au Festival international du film gay de Toronto. Très beau film en effet, il faut aussi souligner le talent des acteurs, notamment Guilherme Lobo qui malgré un regard vide, nous transmet toute une gamme d’émotions. Malgré tous ses avantages, retrouvera-t’on cette fiction prochainement dans un catalogue du genre Netflix? On en doute fort.


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