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L’anticipation au cinéma

Publié le 29 janvier 2015 par Tempscritiques @tournezcoupez

En 1974, Ruben Fleisher dévoile sa vision du futur, maculée de pessimisme, à travers  son nouveau film, Soleil Vert. Plus de quarante ans après, l’œuvre ressort dans les salles, et nous donne l’occasion de nous interroger quant à l’avenir, surtout celui dessiné par les films.

Soleil Vert (1974), actuellement en salles, en copie restaurée

Soleil Vert (1974), actuellement en salles, en copie restaurée

Des ruines fumantes, s’échappe un parfum d’horreur. Tout est sale, sombre et silencieux, si bien que l’on se sent si seul, là, au milieu des gravats et de la poussière tournoyant dans l’air jaunâtre et âpre. Cet univers inventé, dépeint avec un pesant pessimisme, pourrait être l’image introductrice d’un énième film d’anticipation. La SF fantasmagorique laisse place à une fiction enduite de réalisme, et où l’optimisme est décidément prohibé. La nature est étouffée par un manteau de béton. Les humains, entourés par leur « révolutionnaire » technologie, sont devenus dépourvus de sentiments. La république a rebasculé dans un sombre totalitarisme. L’utopie n’existe pas. L’avenir n’est qu’une descente ne peut-être vue que par le prisme de la dystopie, un enfer où vivre n’a plus aucun sens. Cette vision alarmante, véhiculée par un art reposant principalement sur la métaphore et la représentation de l’imagination humaine, pourrai s’expliquer logiquement comme une projection des préoccupations actuelles. Critique et enseignant de cinéma, Michel Chion expliquait dans une interview consacrée au site La Croix : « on ne peut imaginer le futur qu’à partir de ce que l’on connaît ». L’anticipation se différencie de la science-fiction par une approche plus réaliste, et donc souvent plus sombre, du futur. Le réalisme ne peut donc s’envisager dans l’avenir que s’il est construit sur de fortes probabilités. Plus vulgairement, l’anticipation n’a de raison d’exister que si elle se base sur des faits qui sont susceptibles de réellement se produire, et qui sont donc l’écho amplifié de ce que l’on connaît aujourd’hui. C’est sur ce principe immuable que s’articulent les principales œuvres du cinéma d’anticipation, de son aube jusqu’à aujourd’hui.

La survie dans un monde chaotique ou totalitaire

Si le genre connaît toujours aujourd’hui un franc succès, et se reproduit incessamment depuis les premières heures du cinématographe, c’est aussi parce que l’anticipation excite l’imagination et le fantasme, en délivrant bien souvent, intelligemment ou non, une réflexion, hélas souvent éphémère. Se bercer d’horreur et d’effroi serait-il donc également une voie pour le spectateur de se satisfaire d’une vie morne. Quoiqu’il en soit, pour les cinéastes, l’anticipation a souvent été imaginé en un récit de survie dans un monde littéralement chaotique, ou en tout cas proche du gouffre. Il n’y a qu’à citer pour exemple, entre autres, New-York 1997, afin de comprendre la vision pessimiste portée en 1984 par John Carpenter sur un avenir que nous avons pourtant, aujourd’hui, dépassé depuis bientôt vingt ans. Autre exemple de monde purement dystopique : l’œuvre mise en scène par George Miller, Mad Max. Dans un futur radical et loin de toute idylle, le bien et le mal s’affrontent avec un degré de violence tel que le film se voit censuré des scènes les plus saignantes lors de sa première distribution en France. Si Mad Max a été conçu avec un budget dérisoire (moins d’un demi-million de dollars), son succès en rapportera aux producteurs plus de cent millions, et vaudra même à son auteur d’être qualifié aujourd’hui de visionnaire. L’appellation peut paraître étrange alors que nous sommes encore aujourd’hui assez éloignés de cette prémonition d’horreur, mais il reflète une fois de plus les craintes contemporaines : celle de l’accroissement de la criminalité, et la fragilisation des valeurs morales.
Bien avant ces deux longs, Stanley Kubrick, également élevé au rang de visionnaire, réalisait en 1971 son œuvre choc et culte Orange Mécanique, qui arrivait quatre ans après la révolution de 68, et dans lequel le XXIème siècle était marqué par l’expansion fulgurante de la délinquance et de la criminalité ; une frayeur qui était, et qui l’est toujours, ancrée dans l’actualité.

Plus de 30 ans après le premier volet de Mad Max (photo), George Miller reviendra dès cette année avec un nouvel épisode apocalyptique, emmené cette fois par Tom Hardy

Plus de 30 ans après le premier volet de Mad Max (photo), George Miller reviendra dès cette année avec un nouvel épisode apocalyptique, emmené cette fois par Tom Hardy

Une autre peur imprègne également l’œuvre des scénaristes et des cinéastes. Depuis le roman de George Orwell, 1984, deux fois adapté sur grand écran, le retour à un régime totalitarisme effraie. Cette crainte est évidemment liée à l’Histoire ; l’œuvre d’Orwell est publié en 1949, quelques années après la chute du régime nazi. La peur d’une nouvelle dictature continue à influencer certaines œuvres, dont par exemple Battle Royale (2000), de Kinji Fukasaku, ou la plus légère et récente adaptation de la saga Hunger Games, qui fascine le jeune public.
Même si elle n’est pas l’acteur principal du film, l’autorité répressive fait également l’objet de l’intrigue de Soleil Vert, de Ruben Fleischer, qui ressort actuellement en copie restaurée dans nos salles. Dans cette œuvre incontournable, adaptée d’un roman de Harry Harrison, le spectateur est transporté en 2022, à New-York, un futur qui n’est finalement plus si éloigné de nous aujourd’hui. L’Homme a épuisé les ressources naturelles et la famine gronde. Il commercialise alors le Soylent Green, un nouvel aliment vendu comme étant extrêmement nutritif, mais distribué au peuple uniquement le mardi, sous contrôle des forces de l’ordre. Robert Thorn, campé par Charlton Heston, va alors enquêter et découvrir toute l’inhumanité qui se cache derrière la commercialisation de cette nouvelle denrée. Et c’est une nouvelle fois un regard teinté d’un extrême pessimisme qu’Hollywood jette sur le monde de demain ; un regard intelligent qui va stimuler à deux fantasmes chéris par le public : celui de l’apocalypse, et celui du complot politique.

De quelle réalité contemporaine s’inspirent toutes ces œuvres ? Peut-être du chic de l’Homme à gâcher les quelques restes de beauté du monde par sa vilenie. Ou peut-être de l’implantation progressive et sournoise de l’horreur et de la violence dans nos civilisations. Mais c’est aussi forcément lié à la décroissance des sentiments humains, à la folie inhumaine qui germe peu à peu dans nos cultures.

L’inhibition des sentiments

En rangs serrés, agglutinés, c’est une horde d’ouvriers qui avance, têtes baissées. Ils rentrent chez eux, avec un pas mécanique, tandis que la relève les croise. Nous sommes alors en 2026, et ces bons hommes, presque réduits à l’esclavage, travaillent à la construction d’une métropole souterraine, tout en entretenant le bonheur des nantis. C’est bel et bien un œil politique que jette ici le cinéaste Fritz Lang, mais c’est aussi un appel à la révolte. Cette ouverture de Metropolis est sans doute l’une des plus grandes métaphores de l’inhibition des émotions dans un film. Les cinéastes commencent alors à s’emparer d’un genre pour le transposer en images, à l’aide d’un tout jeune support d’expression : le cinéma.
Le modernisme commence à être pointé du doigt. Plus les inventions techniques et technologiques avancent, plus les besoins primitifs et naturels de l’Homme s’effritent. Les émotions se raréfient (Orange Mécanique, encore) ou parfois deviennent même dangereuses (Equilibrium, de Kurt Wimmer). Un des exemples les plus pertinents reste l’évènement perturbateur du film de Georges Lucas THX 1138 : faire l’amour est désormais un acte répréhensible sévèrement puni.
L’être humain serait-il donc, sans s’en apercevoir, en train de concevoir une élite « parfaite », qui n’est plus sujet à la faculté de diversité ? Andrew Niccol en a développé les conséquences dans son film, probablement le plus réussi de sa filmographie, Bienvenue à Gattaca.

Orange Mécanique (Stanley Kubrick)

Orange Mécanique (Stanley Kubrick)

Dans ces visions anticipées du futur, technologie et télévision semblent avoir partiellement abruti l’espèce humaine. Conditionné par la bêtise qu’il absorbe de jours en jours sans même s’en rendre compte et par  un égo surdimensionné, l’Homme rêve insatiablement de pouvoir et de puissance, se prend pour Dieu, mais fini par perdre le contrôle de sa propre création. La machine, souvent dotée d’une maléfique intelligence, prend le dessus, et le manipule sournoisement. Il va sans dire que la scène de 2001 : l’Odyssée de l’Espace, où une assistance intelligente robotisée retient prisonnier un homme pour manigancer la mort d’un autre, relevait, à sa sortie en 1968 et encore aujourd’hui, du génie. Cette idée a par la suite été la source de bien d’autres exploitations, notamment dans le cinéma du géant de l’Entertainment américain, Steven Spielberg, avec notamment Minority Report, où Tom Cruise se devait de combattre la science pour garder son intégrité, et A.I. Intelligence Artificielle, où des robots dotés de sentiments remplacent peu à peu la vie humaine. L’avancée scientifique inhiberait-elle donc les sentiments ? Plus récemment encore, le corps féminin était remplacé par une machine de poche rêvant d’une forme humaine (paroxysme), dans Her, de Spike Jonze, qui illustre l’histoire d’amour entre un homme et une voix intelligente.

Le cinéma d’anticipation serait une résonnance à nos interrogations actuelles. Plus qu’un simple objet de fascination, il se veut donc un parfait chemin d’analyse et de remise en questions. Bien sûr, il excite toujours notre imagination. Parce qu’elles soulèvent bien souvent des interrogations, les œuvres d’anticipation, au cinéma comme en littérature, sont probablement celles qui ont aujourd’hui le plus de raisons de vivre à Hollywood.

Affiche de Soleil Vert


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