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Il est difficile d’être un dieu, d’Alexeï Guerman

Par La Nuit Du Blogueur @NuitduBlogueur

Note : 5/5 

Regarder Il est difficile d’être un Dieu est une grande expérience de cinéma comme il est rare de les vivre. Cette adaptation du roman éponyme des frères Strougatski (connus notamment pour avoir écrit Stalker auquel Tarkovski s’était attelé) est monumentale. Il aura fallu six ans de tournages, sept ans de post-production pour la conception du film, et Alexeï Guerman n’en aura pas vu la fin. Il décède en février 2013 et c’est son fils et sa femme qui finissent le film. Il est difficile d’être un Dieu est donc le film d’une vie (il eut déjà le projet de le réaliser en 1968, quatre ans après la sortie du livre), et un grand film testament d’une certaine manière de mettre en scène soviétique dont Guerman était l’un des derniers représentants. 

Il est difficile d’être un Dieu est un grand film qui tire justement sa force de sidération dans le déploiement de longs plans séquences sans cesse bouleversés, « cassés » dans leur élan par des objets, des personnages, qui font irruption à l’avant plan, se font entendre dans l’espace off de la caméra, empêche le personnage principal du film, Roumata, d’évoluer, de se mouvoir, de s’exprimer. 

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Roumata est un terrien venu étudier et observer la société de la planète Arkanar sur laquelle la population est plongée dans le chaos. En effet, le chef de cette planète, le ministre de la sécurité Don Reba, fait régner la terreur en persécutant et tuant tous les intellectuels, artistes et simples lettrés de la planète qui est alors plongée, coincée dans un Moyen âge complètement décadent. Incapable de rester dans la position neutre que lui impose sa situation de simple observateur, Roumata, utilise la stature de demi-dieu que lui confèrent les Arkaniens, et met au défi Don Reba pour tenter de sauver quelques amis et venger la mort des autres. 

Si le film peut parfois paraître trop long, trop sombre, trop nihiliste, il faut reconnaître à Alexeï Guerman la grande qualité de maintenir constamment la radicalité de ses choix sans jamais fléchir sa ligne directrice : nous présenter frontalement la déchéance totale de cette civilisation. Rarement un film aura été aussi boueux, humide, sale, merdeux, pisseux, sanglant, dérangeant dans le contexte qu’il nous donne à voir sans aucun filtre. La grande puissance d’Il est difficile d’être un Dieu réside dans le plus grand, et le plus plaisant paradoxe du film qui impressionne quant à sa forme baroque assumée et dégoûte quant au réalisme du Moyen Âge obscurantiste dans lequel est plongée la société arkanienne (la ville dans laquelle prend place l’action a été construite exactement comme à l’époque, les épées ont été conçues comme elles l’auraient été il y a 700 ans – les acteurs étaient eux même plongés dans une réalité médiévale).

Étrangement, dans cette conception réaliste de la mise en scène, dans la longueur et les mouvements fulgurants et tournoyants des plans, Il est difficile d’être un Dieu se pose un peu comme héritier des Chevaux de feu de Paradjanov. Même si le film de Guerman, par le choix du noir et blanc, par le traitement de son sujet, se positionne dans une vision bien plus ténébreuse que les couleurs saturées du film du cinéaste soviétique, il tend vers une même conception du cinéma, vers une même dramaturgie pessimiste. Comme Guerman, Paradjanov plonge lui aussi son film dans une réalité qui dépasse la caméra (il fit le choix de s’associer étroitement avec les Goutzouls, une tribu montagnarde pour mieux camper le contexte de son film). Ivan (le personnage principal des Chevaux de feu) et Roumata sont tous les deux « empêchés », muselés par un traditionnel pouvoir religieux fort, destinés à un avenir sombre et pessimiste. Et comme Paradjanov, Guerman fonde sa mise en scène sur la durée, la fulgurance de plans séquences réalisés en caméra portée, mobile, captant sans cesse les détails des objets, des expressions des visages. 

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Il y a toujours une extrême expressivité dans les plans de Guerman, toujours la volonté de croquer le monde qui entoure Roumata à l’aide de grands traits déchirants, sa caméra devenue pinceau, étalant la mélasse scatologique d’Arkanar à la face du spectateur. Comme la société arkanienne, l’art du réalisateur russe est tourmenté, torturé, ne trouve aucun point sur lequel s’appuyer. La caméra fuit les défécations pour se retrouver devant des cadavres, fuit les cadavres pour se retrouver dans la boue, fuit la boue pour se retrouver dans le sang, et passe du sang aux visages de personnages dégénérés, mus par leurs seules pulsions de mort, de faim, de sexe.

Tout en glorifiant le septième art et ses capacités formelles, Guerman n’a de cesse de poser la question de l’art et de la pensée en montrant aussi frontalement les conséquences dégénératives de son musellement et de sa destruction. Sans art, sans philosophie, sans capacités intellectuelles à l’auto-analyse par la création, le monde n’est voué qu’à la barbarie, qu’au carnaval de l’horreur, à n’être dirigé et peuplé que par l’animal féroce qui se cache au fond de chaque homme : l’obscurantisme ne peut mener qu’au chaos total. En cela Il est difficile d’être un Dieu est dérangeant, car totalement nihiliste quant à l’avenir d’Arkanar pour lequel Roumata se bat en vain, malgré son statut de demi-dieu que lui accorde les autochtones. Il est difficile d’être un Dieu quand on ne peut pas user de ses pouvoirs, quand il est impossible d’influer sur le court des événements, quand on ne peut que subir la loi primaire de la survie, de l’individualisme profond et de la recherche constante du pouvoir sur l’autre. 

L’obscurantisme est un enfer quasiment sans espoir lorsqu’il réussit la transformation de l’homme en animal. Le message du film de Guerman est d’autant plus prenant et puissant qu’il entre en complète résonance avec nos troubles contemporains : la montée d’une certaine pensée politique fasciste et xénophobe refusant l’altérité en Europe, la résurgence d’un mouvement religieux fondamentalement violent et répressif au Moyen Orient… 

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Il est difficile d’être un Dieu est un chef d’œuvre, une œuvre d’art totale, radicale, qui réussit à faire mal, à déranger, mais surtout qui pousse le spectateur, en le confrontant à ses limites, à se poser ces questions fondamentales du rôle et de la place de l’art dans la société, du rôle de la pensée et de la réflexion par le savoir comme arme contre les ténèbres du totalitarisme, du fondamentalisme religieux et de la terreur. Et ce avec la brutalité, la radicalité d’une mise en scène qui, si elle ne se distingue par sa subtilité, nous prouve que le brut de décoffrage aussi peut-être puissant, efficace, beau et sidérant, justement car il est honnête, ne se cache pas derrière la métaphore et montre une dure réalité telle qu’elle est. 

Simon Bracquemart

Film en salles depuis le 11 février 2015

 

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