Magazine Culture

"You can go deep into it if you want to"

Publié le 26 février 2015 par Teazine
Lundi dernier, Lesley Gore est morte. Mon coeur pleure. En effet, la vieille dame avait une place toute spéciale dans mon Panthéon personnel en raison de sa superbe interprétation de "You Don’t Own Me", une chanson érigée en hymne féministe dès sa sortie au début des années soixante (tellement qu'il existe aussi une version québecoise du titre, qui est plutôt drôle (surtout si on aime les coiffures qui défient la gravité), et une récente campagne de mobilisation de femmes américaines, dans laquelle participent tout un tas de meufs cools américaines) :

Mais c’est avant tout parce qu’elle a marqué un passage dans mon rapport à la musique que cette chanson reste une de mes préférées de tous les temps. Je l’évoquais déjà naïvement dans notre article du sixième anniversaire de TEA : "You Don’t Own Me" est probablement une des premières chansons qui m’a autant, voir plus, marquée pour ses paroles que pour ses qualités esthétiques. En soi, cette chanson est un véritable manifeste d'ado-peste sous couverts d'airs niais et gentils : "je suis libre et indépendante, tu n'as aucun droit sur moi, je fais ce que je veux" BAM.
Ce qui nous amène au véritable sujet de cet article :
Quelle est l’importance des paroles dans la musique ?

Après avoir discuté en long et en large de la question avec plusieurs personnes, la première constatation qui s'impose est que - comme souvent en matière d'appréciation musicale - la chose est ultra-personnelle. Tout dépend de la posture dans laquelle on se met lors de l'écoute et ce que l'on cherche à retirer de l'écoute stricto sensu. Je tente donc une approche basée sur mon propre lien à la musique.  
Genèse : le son "pur"
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été intéressée à la musique d’abord pour un son, une mélodie ou un moment tout particulier dans un morceau. Peut-être qu’on peut faire des liens avec mon éducation d’abord exclusivement "classique" dans le domaine. Enfant, mes disques préférés étaient les "Quatre Saisons" de Vivaldi et le "Concerto pour violon en Ré" de Tchaikovsky. J’ai aussi souvent observé mon père pour qui l’écoute d’un disque est un moment de recueil, coupé du monde, et gare à celui qui oserait l’interrompre. Autrement dit, en caricaturant à mort, on sait que la musique a des qualités intrinsèques qui la rendent appréciable sans texte, juste pour ce qu’elle est. Et même qu’elle forme un langage à part entière. Un univers de sons chargés d’évocations, sur la base desquels un tas de compositeurs ont composé des œuvres à haut potentiel didactique. Par exemple, "The Young Person’s Guide to The Orchestra" de Britten, qui, sans mots, introduit un à un chaque instrument de l'orchestre en montrant à travers un bref solo quelques unes de ses possibilités (l’œuvre fait – au moins partiellement - partie de la bande son de Moonrise Kingdom si je ne m’abuse) :

Le fromage mûrissant
Forte de mes vieilles habitudes, j’ai cherché durant mon adolescence des sons qui titillent des choses à l’intérieur de moi, sans me préoccuper de ce qui était baragouiné. Il se peut d’ailleurs que le fait que la plupart de mes idoles de l'époque soient anglophones ait joué un rôle dans mon désintérêt pour la chose. Ce n’est que plus tard, lors de soirées karaoké revival nineties et consort que je me suis rendue compte de l’énormité de ce que, petite et innocente créature, je scandais parfois dans un ensemble d’onomatopées tout à fait approximatif : "RAPE MEEEEEE" ou "It wasn’t me"… mais putain Shady, non !

Les pansements pour le coeur
Puis il y a LE tournant. C'est tombé un peu par hasard, et tout à coup je me suis mise à apprendre des chansons par coeur, parce qu'elles avaient une signification, et pas seulement parce que c'était au programme de la chorale. C’est alors que certaines chansons ont pris tout à coup une importance décuplée. Par exemple au rayon des coeurs brisés : 

C'est un sentiment assez chouette de réaliser que les paroles sont au moins aussi bien que la musique qui les porte. Et qu'en plus on peut s'y identifier. Mais est-ce vraiment nécessaire de se reconnaitre dans ce qui se dit ? Est-ce que les paroles soutenue par la musique revêtent nécessairement une importance décuplée ? Quid des paroles sans sens apparent ou quasi inaudibles ?
L’art engagé
Quand j'ai réalisé le potentiel revendicateur de la musique, de celle qui sert aussi à faire passer des messages, j'ai (re)découvert la VIE avec le hip hop féminin. En matière de musique qui gonfle la confiance en soi comme une vulgaire baudruche, il n'y a pas mieux. Et en plus elles s'agrémente en général de clips BADASS avec des chorégraphies à faire péter son legging (Il y a un bel article sur RETARD à ce sujet). Quoi de plus beau alors qu’une Janet Jackson de 17ans qui revendique "I’m in control !", ou les Salt’n’Pepa qui défendent leur sexualité libérée "It’s none of your business", ou encore Ciara, TLC, et j’en passe ? C’est d’ailleurs tellement cool qu’on a pondu une playlist de "battantes" sur TEA :
Peut-on encore apprécier "naïvement" la musique ?
Mais alors il ne faudrait plus qu’écouter des morceaux qui signifient quelque chose ? Est-ce que le hip hop féminin ne touche que les personnes qui peuvent s’y identifier ? Est-ce qu’une fois qu’on apprécie certaines paroles, on peut le faire indépendamment de la musique qui les porte ? Et inversement ? Ce sont des questions qui me taraudent particulièrement quand tout à coup je me surprends à développer une monomanie pour des morceaux aux paroles, disons, discutables, même pour les moins prudes d’entre nous :

Et merde, pourquoi est-ce que je m’empêcherais d’écouter un morceau aussi cool ? Où passe le son quand on fait trop attention à ce qui se dit ? Dans une récente interview avec Gonzai (allez lire toute la série sur les rock critics, elle est excellente), le journaliste Lelo Jimmy Baptista parle de son regret de ne plus pouvoir écouter de la musique "naïvement". Une fois que l’on détient trop d’information sur un groupe ou un album dit-il, notre appréciation devient moins viscérale, moins intuitive. J’ai parfois l’impression qu’il en est de même avec les paroles des chansons. Elles sont à la fois super importantes et à la fois un son comme un autre au sein d’une composition.
Le point de vue des artistes
Dans beaucoup d’interviews, des artistes eux-mêmes, et souvent ceux auxquels on s’attend le moins, soulignent l’importance de leurs textes. On a par exemple les shoegazeux Crystal Stilts, qui nous disaient attacher beaucoup d'importance à leur écriture et que que pour eux, les auditeurs devraient d'abord apprécier la musique, puis dans un second temps se plonger dans les paroles, pour une appréciation plus profonde de leurs morceaux. De même, Del tha Funky Homosapien de Deltron 3030, parle aussi de deux niveaux d'écoutes suite à l'injonction d'un journaliste selon laquelle l'auditeur moyen ne comprend probablement pas tout l'aspect conceptuel de l'album Event II : "You can enjoy it for the surface. That's the first level anyway, it's just how it sounds and pleases into your ear. Anything else, it's there. So you can go deep into it if you want to. If not, that's fine too." Et son collègue Kid Koala de renchérir qu'au fond, c'est comme regarder les Simpsons : on peut le comprendre comme une satyre politiques, ou bien juste apprécier les apparitions de Ralph.  
"In the land of my dreams, you love me so much more"
Au final, nous voilà avec plus de questions que de réponses. Il semble y avoir plusieurs "niveaux" dans l'écoute, d'abord focalisée sur le son "pur" (c'est quand même de la musique), puis, quand on y prête un peu plus attention, les paroles se dégagent du maelström. Elles donnent souvent un sens nouveau, voir une dimension plus aboutie au morceau. Elles sont portées par le son qui leur donne du sens, les étoffe d'une autre forme de discours, certains styles musicaux s'y prêtant mieux que d'autres. Enfin, puisqu'on peut l'ignorer, on peut tout aussi bien apprécier le texte à part. En fait, les paroles, c'est important si on veut. Quand on peut briller en société en étalant ses compétences de karaoké, quand on a besoin d'une leçon de vérité, quand on veut danser, n'importe quand. En somme, le tout c'est de se sentir libre, comme le chantait Lesley.


Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

A propos de l’auteur


Teazine 5499 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Magazines