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408ème semaine politique: comment Marine Le Pen nous affronte

Publié le 28 février 2015 par Juan

408ème semaine politique: comment Marine Le Pen nous affronte

On lui prédit la victoire. Marine Le Pen avance, souriante, vers son destin. On aurait pu parler d'autre chose, mais il n'y a que cela, le spectre d'une prise de pouvoir, un putsch sur l'intelligence, une victoire de l'hypocrisie. 

Un affront.


Nous sommes comme les spectateurs d'un film-catastrophe. Le scenario est sans surprise - Tout est prétexte à conter l'irrésistible progression du Front national, même l'information, pourtant anecdotique, que le FN soit parvenu après 40 ans d'existence à trouver 2000 candidats pour un scrutin départemental.
Comme dans un film-catastrophe, on connait la fin de l'histoire - l'arrivée au pouvoir de Marine Le Pen. On en devine aussi la mise en scène, qui va mourir et qui va survivre; le seul suspense réside dans le déroulement exact - comment ces personnages vont-ils être sacrifiés ? On sait déjà que les victimes seront nombreuses. La fascination est morbide ou voyeuriste devant une catastrophe annoncée.
Pour les prochaines élections, départementales cette fois, qu'importe l'abstention, on nous prédit le FN en tête. Le voici déjà couronné "premier parti de France". Si son score approche ou dépasse celui du scrutin européen, effectivement, le FN sera le premier des partis politiques français... encore en vie. Car qui se souvient qu'en 2014 le FN avait perdu deux millions de suffrages par rapport au score de Marine Le Pen à la présidentielle de 2012 ?
Le Front national s'est imposé dans les médias. Conter cette irrésistible ascension est un formidable feuilleton. Les chaînes d'information sont le relais de cette lutte à trois bandes - PS, UMP et FN. Quand Marine Le Pen braille que les estrades médiatiques lui sont fermées, elle fait sourire. Du 9 au 20 février 2015, le temps de parole consacré au Front National a représenté 55% sur LCI; 18% sur BFM, et 44% sur iTélé.
On aurait tort de penser que Marine Le Pen fait l'actualité immédiate. Il y avait bien sûr bien d'autres évènements semaine: Syriza qui fait voter son programme de réformes "euro-compatible" pour gagner quelque temps; le parlement allemand qui lui accorde ce fameux "sursis" à une écrasante majorité; des illuminés de Daech qui massacrent à coup de masse des chefs d'oeuvre millénaires de l'histoire perse et de la culture mondiale; Emmanuel Macron célébré dans un reportage d'Envoyé Spécial jeudi, Manuel Valls qui fait (gentiment) sanctionner les frondeurs socialistes dans les instances; Manuel Valls, encore, qui surjoue la bonne tenue de sa réunion sur le "dialogue social" avec des syndicats inaudibles ou fatigués; Manuel Valls, toujours, heureux mais modeste que les sans-emploi aient baissé leur nombre de 20.000 unités en janvier; Sarkozy qui donne des leçons de politique étrangère; le cessez-le-feu en Ukraine négocié par Hollande et Merkel qui est déjà rompu; Hollande qui se divertit 48 heures aux Philippines pour célébrer la défense du climat avec les actrices Marion Cotillard et Mélanie Laurent.
Marine Le Pen ne fait pas l'actualité immédiate, elle fait l'actualité tout court, même sans rien faire.
En façade, le Front national est devenu un gigantesque fourre-tout protestataire et contestataire. Que François Hollande évoque les "Français de souche", et Marine Le Pen dénonce une faute. N'y voyez aucune logique que celle de contester. Que Syriza, qui a lutté ferme contre les néo-nazis grecs, gagne l'élection législative, et Marine Le Pen applaudit. Ne cherchez pas une quelconque cohérence politique. Marine Le Pen est l'ennemi politique d'Alexis Tsipras. Mais elle a besoin de récupérer la moindre des contestations de l'ordre établi, et surtout européen. Le FN aurait gagné la bataille des idées. Il rassemble surtout les peurs, furent-elles contradictoires, et les fantasmes, furent-ils grossiers.
Quelques sondeurs lui facilitent la tâche et l'encouragent dans cette voie. Pourquoi s'en priver ? Cette semaine, OpinionWay promet que 60% des sondés détestent la gauche comme la droite. Il faudrait donc aimer l'extrême droite...
Le Front national a quand même un programme, un programme politique improbable, inconnu, incohérent. Qui, concrètement, saurait expliquer, ou simplement résumer, le programme du FN ? On retient que le FN réclame la sortie de l'euro, sans chiffrer ni mesurer.
Sur la fiscalité, sujet sensible et majeur en ces temps de crise des finances publiques, le FN se contente d'enfoncer des portes ouvertes et d'une langue de bois hors normes, plaidant notamment pour une fiscalité "mobilisée au bénéfice de la croissance économique, de l’emploi et de la justice, pour résorber les inégalités injustifiées".  Qui sait que Mme Le Pen aimerait défiscaliser le marché de l'art et le mécénat ? Le programme du FN sait être incroyable.
La seule politique compréhensible de Marine Le Pen serait la diplomatie. Et elle est terrifiante. De Vladimir Poutine à Bachar el Assad, on comprend que la politique étrangère frontiste serait autre chose qu'une normalisation avec quelques-uns de ces épouvantails. Carrément une histoire d'amour, de fascination... et d'argent.
Marine Le Pen, toute normalisée qu'elle est, n'a rien changé dans son discours. Il "suffisait" de lire les maux dans les mots. Dans un récent ouvrage, deux professeurs, Cécile Alduy et Stéphane Wahnich, se sont exercés à analyser des kilomètres de vulgate neo-frontiste. Et quelle surprise ! Rien n'a changé. Rien. L'extrême droite est bien là, lovée dans cette multiplication des mêmes expressions de l'extrême droite française qui n'a eu de cesse de trier la communauté nationale et chercher des boucs-émissaires.
Le Front national n'est pas ailleurs qu'à droite, à l'extrême droite de l'échiquier politique. Il est même en passe de siphonner l'électorat UMPiste. Les sondages, encore eux, prédisent qu'un gros tiers des sympathisants de droite veulent des alliances UMP-FN. A l'état-major de la rue de Vaugirard, on s'inquiète. Comment lutter ? Depuis 2002, Nicolas Sarkozy a légitimé un à un tous les fantasmes sécuritaires et haineux du Front national. Pour certains électeurs, il semble temps de quitter cette copie agitée et instable pour lui préférer l'original, fut-il encore nauséabond. Après Nicolas, Marine.
Marine Le Pen a la haine contre ses critiques, la haine contre quelques journalistes. Et en premier lieu contre ceux de Mediapart et de Canal+. Les premiers sont trop curieux sur les fonds russes et la cagnotte du micro-parti baptisée "Jeanne", où Marine Le Pen facture le Front pour quelques fonds, et fait travailler des proches, dont le pro-Assad et ex-Gudiste Frédéric Chatillon. Les seconds multiplient les affronts visuels.  Le Petit Journal a même gagné le procès intenté par Mme Le Pen, qui récusait l'accusation du Petit Journal à propos du passage à tabac d'un journaliste de France 24 par le service d'ordre frontiste lors du congrès du FN à Tours.
Le Front national reste le seul parti national chez qui des candidats officiellement investis sont pris la main dans le sac de leurs dérapages racistes, xénophobes, ou homophobes. A force de les épingler pour racisme, ces candidats rapidement exclus par des officiels frontistes faussement gênés font une belle collection. Ces candidats et militants haineux à l'encontre de la République, racistes et xénophobes sont légions, ils sont partout, ils sont et restent le coeur du Front national. On cache les chemises noires pour éviter de décourager l'électeur désorienté. C'est largement suffisamment écoeurant pour considérer que ce parti est anti-républicain.
Cette semaine, il y eut ce candidat frontiste en Ille-et-Vilaine qui tweetait sur Christiane Taubira moquée en singe ou des images de musulmans avec des cibles sur le front. Il y eut aussi Xavier Sainty, un candidat FN dans l’Allier, et ses délires antisémites pas même sanctionnés. Ce musée des horreurs paraît sans limite ni fond. Pas moins d'un quinzaine de "dérapés" frontistes ont été débusqués cette semaine.
Quand certains, de l'intérieur, effrayés par ce qu'ils voient, entendent et comprennent de la réalité du Front, le mouvement cherchent à les faire taire, vite et fortement. Fin 2013, deux militants frontistes toulousains avaient annoncé leur démission du parti en pleine campagne municipale à Saint-Alban. Ils dénonçaient les propos racistes et xénophobes entendus en section. Quelle fut la réaction du parti ? Une attaque en justice pour diffamation, une plainte dont le FN a finalement été déboutée cette semaine.
Marine Le Pen ne fait pas l'actualité immédiate, elle fait l'actualité tout court, même sans rien faire.




Crédit illustration: DoZone Parody


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