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American Crime (2015) : À quoi pensait ABC?

Publié le 29 mars 2015 par Jfcd @enseriestv

American Crime est une nouvelle série de 11 épisodes diffusée depuis le début mars sur les ondes d’ABC aux États-Unis et CTV au Canada.  L’action se déroule à Modesto en Californie alors que Matt Skokie, un ancien soldat, est tué et que sa fiancée repose entre la vie et la mort après avoir été vraisemblablement violée. Entre-temps et en lien avec le crime, la police procède à l’arrestation de Carter (Elvis Nolasco), un noir, Hector (Richard Cabral), un Hispanique et le jeune Tony (Johnny Ortiz), fils d’immigrant mexicain. La mère de la victime, Barb (Felicity Huffman) est persuadée qu’il s’agit d’un crime haineux, mais rien n’est moins sûr à mesure que l’enquête suit son cours et qu’on fait la connaissance de toutes les personnes impliquées de près ou de loin dans l’incident. Créée par John Ridley, le scénariste oscarisé de 12 Years a Slave, American Crime est une série qui dérange parce qu’elle aborde de front des questions hautement taboues, notamment sur la mixité raciale aux États-Unis. On est d’autant plus surpris qu’ABC, une chaîne publique, en soit le diffuseur. Pour ces raisons et malgré une mise en scène percutante et des acteurs émérites, on doute que la série fasse long feu.

American Crime (2015) : À quoi pensait ABC?

Une série trop « sale »

La série ne perd pas de temps et dès les premières scènes, Russ (Timothy Hutton), le père de Matt, est appelé à identifier l’identité du cadavre. Russ est un ancien joueur compulsif et par le passé, toutes les économies de la famille sont parties en fumées. Cette dépendance a sonné le glas de sa relation avec Barb qui bien que divorcée, lui en veut toujours. Du côté des présumés criminels impliqués dans le meurtre, on ne sait trop de choses sur Carter, sinon que c’est un toxicomane partageant un appartement miteux avec sa petite amie Aubry (Caitlin Gerard) qui se prostitue pour leur procurer de la drogue. Quant à Tony, c’est un garçon en apparence tranquille, mais c’est la voiture qu’il a louée à Hector et qui a été identifiée sur les lieux du crime qui ont justifié qu’on l’accuse de complicité. Résultat : on l’envoie dans un établissement correctionnel pour mineurs.

La Californie, la plage, le soleil; rien de tout ça dans American Crime. Au contraire, on est bien loin des maisons luxueuses de Beverly Hills ou de l’image enchanteresse de la côte Ouest véhiculée dans moult séries. Ici, on se croirait dans un quartier pauvre d’Amérique latine alors que les lieux où se déroule la grande majorité de l’action sont le poste de police, la cour, l’hôpital, la prison et des ghettos. Quant aux protagonistes, ils évoluent presque tous dans la misère, à commencer par Aubry qui s’est déjà fait tabasser et se réveille un matin après avoir pris trop de drogue dans une ruelle, les culottes baissées. De son côté, Carter,  qui n’a même pas 20 $ pour payer sa dose de drogue va jusqu’à mettre K.O. celui qui lui en fournit. À l’opposé, nous avons Barb qui s’indigne que les médias parlent si peu du crime. Elle ne cesse de vociférer contre ces « immigrants » et sa conception simpliste des autres races à quelque chose de choquant. C’est pourquoi mis à part Tony qui semble embourbé dans cette histoire sans véritable raison, il est difficile de s’attacher aux personnages.

American Crime (2015) : À quoi pensait ABC?

La mise en scène d’American Crime ressemble à plusieurs égards à celle de Kingdom avec sa lumière crue, des plans extérieurs tous asphaltés et des protagonistes qui tentent sans grands résultats de se sortir de la misère. Un détail intéressant que l’on remarque au fur et à mesure que les épisodes avancent est qu’il y a une absence totale de plan champ/contrechamp (une norme en télévision ou en cinéma) lorsqu’il y a une conversation entre deux personnages. Au lieu de cela, on braque sciemment la caméra, en gros plan, sur l’interlocuteur qui est relié de près ou de loin au drame alors qu’on ne voit pratiquement pas l’autre à qui il parle, la plupart du temps un policier, un avocat ou un journaliste. Ainsi, on ne détourne jamais le regard du téléspectateur de la souffrance ou la misère éprouvée par les protagonistes. Ajoutons aussi plusieurs gros plans des poings serrés de ceux-ci, comme quoi ils contiennent leur rage, mais à quoi est due celle-ci?

Réflexion sur l’inévitable

L’attrait de suivre American Crime jusqu’au bout de la saison (et peut-être plus encore) tient du fait que ce qu’on nous expose durant le pilote n’est que la pointe de l’iceberg. En effet, il y a trop de questions laissées en suspens. Par exemple, les quelques flashbacks qu’on nous présente sur les événements passés ne prouvent en rien que Carter n’ait commis le crime, pas plus que Hector bien que celui-ci se serve par la suite de la carte de crédit de la victime. D’ailleurs, Aubry est persuadée de l’innocence de son petit ami. Puis, une détective apprend aux Skokie que la police a retrouvé une grande quantité de drogue chez Matt, comme quoi celui-ci était peut-être un revendeur, ce que Barb refuse de croire. Enfin, sa fiancée qui se retrouve dans un état critique n’aurait pas été violée, mais aurait eu des relations sexuelles de son plein gré avec d’autres hommes : de quoi nourrir notre curiosité jusqu’à la fin. Quant à Tony, peut-être est-il davantage coupable que ce que l’on pourrait penser?

Mais au-delà de ces zones d’ombre, la série aborde la question épineuse de la mixité raciale qui est en fait une vraie bombe à retardement. D’une part, on a le traitement infligé aux présumés accusés : Tony et Carter sont incarcérés d’office et c’est à peine si on s’intéresse à leurs témoignages. Même chose pour Hector puisque dès qu’il est aperçu des policiers, ceux-ci lui tirent une balle dans la jambe, comme s’il n’était que du bétail, ce sur quoi le principal intéressé ne cesse de mettre l’emphase durant l’interrogatoire. Dans cette enquête qui nous semble bâclée, gageons que la couleur de peau y est pour quelque chose.

American Crime (2015) : À quoi pensait ABC?

À l’opposé, nous avons Barb qui devant les faits énoncés, est certaine qu’il s’agit d’un crime haineux à l’égard d’un banc, ce que la cour refuse de reconnaître dans des chefs d’accusations, justement à cause de la couleur de peau de la victime. Mais voilà, les médias refusent d’en parler alors que comme elle le fait remarquer, si c’était l’inverse, ils en auraient fait leurs choix gras. American Crime aborde de manière frontale ces tensions, sans parti pris et la série porte en elle le germe d’un débat qui s’avérerait nécessaire pour un pays où les blancs, dans quelques décennies seront minoritaires.

La série a attiré 8,4 millions de téléspectateurs pour son premier épisode, 5,8 pour le second, 5,5 pour le troisième et le taux d’enregistrement n’a rien d’extraordinaire. À la base, on aurait aimé faire d’American Crime une anthologie comme c’est le cas pour True Detective ou The Missing, c’est-à-dire qu’à chaque saison on garderait la thématique de base, mais avec de nouveaux protagonistes et un nouveau lieu. Il est dommage d’affirmer que ce projet est beaucoup trop ambitieux pour l’auditoire d’ABC, comme toute autre chaîne publique américaine d’ailleurs. Son public est friand d’enquêtes policières vite réglées ou de décors qui font rêver comme les Hamptons ou Malibu. Avec un peu de chance, Amazon ou une chaîne câblée rachètera le concept pour en faire une fiction de niche, ce à quoi malheureusement elle était destinée au départ.


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