Magazine

Une femme est un diable (Prosper Mérimée)

Publié le 06 avril 2008 par Istvan

Une femme est un diable
ou la Tentation de Saint Antoine
par Prosper Mérimée

Première partie
PERSONNAGES DE LA COMÉDIE :
Fray Antonio
Fray Rafael
Fray Domingo
inquisiteurs
Mariquita
Familiers de l'inquisition
La scène est à Grenade pendant la guerre de la Succession

PROLOGUE

MESDAMES ET MESSIEURS

L'auteur de la comédie que vous allez juger a pris la liberté de sortir de la route battue. Il a mis en scène, pour la première fois, certains personnages que nos nourrices et nos bonnes nous apprennent à révérer. Bien des gens pourront être scandalisés de cette audace, qu'ils appelleront sacrilège ; mais traduire sur le théâtre les ministres cruels d'un Dieu de clémence, ce n'est pas attaquer notre sainte religion. Les fautes de ses interprètes ne peuvent pas plus altérer son éclat, qu'une goutte d'encre le cristal du Guadalquivir
Les Espagnols émancipés ont appris à distinguer la vraie dévotion de l'hypocrisie. C'est eux que l'auteur prend pour juges, sûr qu'ils ne verront qu'une plaisenterie là où le bon Torquemada aurait vu la matière d'un auto-da-fé, avec force san-benitos.

Yo haré que el estudio olvides,
Suspendido en una rara
Beldad
CALDERON

SCENE PREMIÈRE

Une salle de l'inquisition à Grenade. A droite, trois sièges (celui du milieu plus élevé) sur une estrade tendue de noir. Dans le fond, on aperçoit très confusément quelques instruments de torture. Au bas de l'estrade est une table avec une chaise pour le greffier. Le Théâtre n'est éclairé que faiblement. Rafael, Domingo, en grand costume d'inquisiteurs.

RAFAEL - Seigneur Domingo, je vous le répète, c'est une injustice criante. Il y a dix-sept ans que je suis inquisiteur à Grenade. J'ai fait condamner vingt hérétiques par an, et c'est ainsi que monseigneur le grand-inquisiteur reconnaît mes services ! Me donner pour supérieur un jeune homme imberbe !
DOMINGO - Voilà qui est affreux, et pour ma part j'en aurais autant à vous dire. Savez-vous ce que cela prouve ? c'est que monseigneur le grand-inquisiteur n'est qu'un sot.
RAFAEL - Nous le savions ; mais pour injuste et pour fanatique, je ne le connaissais pas encore.
DOMINGO - Enfin, qu'a-t-il de si grave à nous reprocher ?
RAFAEL - Quant à moi, je sais ce qui m'a fait du tort dans son esprit. Une misère ! L'histoire de cette juive que j 'ai convertie, et qui s'est avisée tout d'un coup de devenir mère, a fait du bruit dans le monde. Mais, après tout, y a-t-il là dedans quelque chose de si extraordinaire ?
DOMINGO - De plus, il nous accuse, m'a-t-on dit, de n'être pas chrétiens.
RAFAEL - Est-il donc si nécessaire d'être chrétien pour être inquisiteur ?
DOMINGO - Malgré votre conversion et ses suites, je suis encore plus mal noté que vous sur ses tablettes.
RAFAEL - Vous y figurez donc comme athée ?
DOMINGO - Non, plût au ciel ! mais mon coquin de frère servant, qui fait ma chambre, lui a porté une cuisse de poulet qui s'y trouvait… je ne sais comment, et dans le carême, s'il vous plaît !
RAFAEL - Par le corps du Christ ! voilà une fâcheuse affaire !
DOMINGO - Ce qu'il y a de pis, c'est que ce nouvel inquisiteur qu'il nous a envoyé pour présider ce tribunal est un démon qui doit nous espionner. Ajoutez à cela que le drôle est de bonne foi.
RAFAEL - Bon ! pouvez-vous le croire ?
DOMINGO - Ou je me trompe fort, ou c'est un véritable Loyola. On dit qu'il en est à ne pouvoir distinguer une femme d'un homme ; oh ! c'est un saint.
RAFAEL - Hélas !
DOMINGO - Hélas !
RAFAEL - Sacrebleu ! est-ce ainsi que l'on paye nos services ! Je suis aujourd'hui d'une humeur affreuse ; je voudrais être Turc ! - Malheur à ceux que nous allons juger ! il me faut quelqu'un pour passer ma mauvaise humeur. Au feu ! au feu ! et puis au feu ! voilà mon dernier mot.
DOMINGO - Amen ! c'est aujourd'hui samedi, et c'est mon usage de condamner ce jour-là ; le lundi j'absous. De cette façon, s'il y a des quiproquos, si les innocents tombent le mauvais jour, la faute en est au bon Dieu. - Mais, à propos, dites-moi, qu'est devenue votre juive ?
RAFAEL - Elle est à la Maternité, la petite sotte.
DOMINGO - Sotte en effet (A part) et plus sot qui l'y envoya.
RAFAEL - Que grommelez-vous entre vos dents ?
DOMINGO - Moi, je pestais après cet imbécile de grand-inquisiteur.
RAFAEL - Que le diable l'emporte !
DOMINGO - Chut ! Il y a un écho ici. - Au large ! voici notre saint.

(lire la suite…)


Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Istvan 11 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte