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Les trésors du Chat : Un récit de Louis Dupire…

Publié le 11 avril 2015 par Chatquilouche @chatquilouche

 Le sommeil des gloutons leur fait quelques fois expier leurs excès de table. Sur leur couche chaude (sans jeu de mots), ilschat qui louche maykan alain gagnon francophonie se tournent et se retournent en proie à d’affreux cauchemars pendant que leur estomac irrité malaxe les ingrédients hétérogènes dont ils l’ont empli.

Dieu me garde, en ces temps de vie chère, du moindre accroc à la frugalité ! L’époque n’est plus où le carême cessait à Pâques ; il projette, hélas ! son ombre sur tous les repas de l’année. Les intempérances que j’avais commises étaient toutes spirituelles : j’avais mêlé la lecture des journaux à la lecture des fables de La Fontaine. Décidément, il est de ces mélanges contre lesquels l’esprit s’insurge. Je l’appris à mes dépens. Ayant regagné mon lit, la fermentation de mes lectures commença.

Un coin du Parc La Fontaine m’apparut (était-ce une relation avec l’auteur de mes fables ?). Sur l’herbe reverdie, des groupes d’enfants, si nombreux que mon œil n’en percevait pas la fin, s’amusaient bruyamment, loin des mamans et des bonnes. Soudain, un tramway vieux, poussiéreux, qui avait l’air de sortir du château Ramezay, vint s’arrêter, en faisant crier ses rails rouillés près de l’un des groupes juvéniles.[1] Je vois encore comment un certain petit bonhomme le regarda par-dessus son épaule sans se déranger, assis par terre et les deux paumes appuyées sur le gazon. Je prêtai l’oreille, car il me semblait ouïr une voix étrange. C’était, en effet, la voiture de M. Robert qui était douée de la parole. Je ne m’arrêtai pas pour m’étonner, vous savez qu’en songe on n’en a pas le temps, mais je tendis mon tube auditif. « Mes enfants, disait la voiture, vous êtes en bien grand danger dans cet endroit. Les automobiles vous menacent de toutes parts. Je sais, pour avoir entendu la conversation de deux chauffeurs, que vous serez massacrés jusqu’au dernier. Vous leur causez bien de l’ennui avec vos espiègleries. Tous les procès qu’ils s’attirent, c’est à cause de vous. Alors, il s’est ourdi une vaste conspiration et, en un seul coup, ils vont en finir avec votre gent turbulente. Dans quelques heures, par centaines et par milliers, ils envahiront ce parc, vous donneront la chasse entre les arbres, derrière les haies, jusque dans l’étang. Enfants qui désertez ma voie où vous étiez pourtant plus en sécurité, écoutez les conseils d’un vieillard. Je vous offre de vous transporter tous sur la montagne où les terribles autos n’ont pas accès. »

Les petits enfants se consultèrent et, malgré l’avis contraire du petit bonhomme tantôt décrit, ils acceptèrent à la majorité. Oh ! suffrage universel, voilà bien de tes coups ! Dès lors, entre le Parc et la Montagne, se mit à faire la navette le tramway vétuste. Quand il eut pris la dernière charge d’enfants, je me hissai derrière.

Sur le plateau du Mont-Royal, sous les arbres ombreux, on voyait l’herbe partout émaillée des vêtements clairs des tout petits.

J’allai me cacher derrière un arbre et, horreur ! je vis le tramway qui reculait, comme pour prendre son élan, puis, cette chose sénile, animée d’une vigueur que je ne soupçonnais pas, bondit sur une voie, perdue dans le gazon, avec un bruit sinistre de ferrailles. Cette voie, elle avait des méandres nombreux comme un ruisseau courant sous bois. Je ne l’avais pas vue d’abord. Elle passait, à certains endroits, au beau milieu des groupes insouciants des bambins.

Au bout d’un instant, l’herbe n’était plus verte mais rouge et ruisselante de gouttelettes comme si une rosée de sang était tombée du ciel. Je ne pus plus longtemps soutenir l’abomination de ce spectacle et je me réveillai.

Un moment, dans mon cerveau malade, je cherchai à retrouver la cause de ce rêve affreux. La lumière se fit petit à petit. J’avais lu, bout à bout, dans un journal le plaidoyer de M. le maire pour l’installation des tramways sur la montagne et la fable du « Cormoran » de La Fontaine. Vous vous rappelez cet oiseau malin, qui étant devenu presque aveugle et mauvais pêcheur, persuada la gent poissonnière d’un étang que le propriétaire allait exterminer jusqu’au dernier brochet et carpe et s’offrit à les transporter dans une mare voisine, peu creuse. Les poissons imbéciles y consentirent et dès lors le cormoran put les dévorer comme il voulait, les happant sans peine dans cette eau peu profonde, en dépit de sa vue basse.

  [1] Comme c’est loin tout cela ! Au moment où ce billet a été écrit, il était fortement question de construire une ligne de tramways sur la montagne. Cette explication est nécessaire à l’intelligence de l’allégorie.

L’auteur

Louis Dupire est né en Bretagne en 1887 et est mort à Montréal en 1942. Journaliste, il a collaboré à différents journaux,

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souvent sous le couvert d’un pseudonyme. Il entre au Devoir en 1912, et y reste jusqu’à sa mort, signant des billets, des nouvelles, des éditoriaux, différents articles. Il a été aussi correspondant parlementaire à Québec, puis à Ottawa. En 1919, il publie Le Petit Monde : recueil de billets du soir.

(Extrait de Collection littérature québécoise : http://beq.ebooksgratuits.com/pdf/)


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