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Snapchat par Roger Murtaugh, pour Roger Murtaugh

Publié le 14 avril 2015 par Loeilaucarre @loeilaucarre

« Snapchat est-il vraiment incompréhensible ou suis-je tout simplement trop vieux ? » Un titre d’article, publié sur Slate, presque anecdotique, presque lu partout. Un rapport au service d’envoi d’image qui vous classerait immédiatement dans un catégorie : « jeune » et friand de l’application, ou dans celle de Roger Murtaugh, vous qui seriez « too old for this sh*t ».


Partout, de la presse aux internets, l’incompréhension. « Pour se sentir instantanément vieux, il existe pas mal d’astuces : (notamment) se faire expliquer pour la dixième fois par son cousin de 13 ans l’intérêt de Snapchat et se vexer quand il réplique que Facebook est ringard » écrivait une journaliste du magazine Néon, dans son numéro du mois de février 2015. Snapchat serait-il le nouveau « too old for this sh*t » ?

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De l’incompréhension

Dépeignons un instant le tableau. D’un côté, l’on envoie un nombre incalculable de selfies, de photos de son chat ou de ses pieds, via cette ésotérique application au logo à fantôme jaune. De l’autre, l’on est exaspéré par une incompréhension absolue de ce que l’on peut être en train de faire en face.
Sur Twitter, dans la presse, pendant vos repas de famille, les aveux d’impuissance et d’incompréhension autour de ce nouveaux service font légion.

Nous essaierions à peine de les contredire, encore moins d’essayer cette nouvelle pratique d’échange de photos que personne n’oserait comprendre, à part peut-être une jeune génération dont l’engouement est tout simplement énigmatique. Ne pourraient-ils pas aller sur Facebook, comme tout le monde ?

Quelques pas en arrière

Revenons il y a dix ans, ou presque. La généralisation de l’usage des premiers réseaux sociaux prenait du temps, et les premiers Murtaugh piquaient déjà de la plume autour de Facebook. Alors que les adolescents de l’époque se jetaient à corps perdu dans la création de MySpace, de Skyblog, et de profils divers, le scepticisme était de mise sur le véritable intérêt de ce qui ne paraissait qu’une perte de temps.

Dix ans plus tard, alors que nos grand-mères nous envoient des pokes et que les bals musettes ont des événements Facebook, c’est au tour de Snapchat, nouvelle poule aux oeufs d’or des investisseurs et plateforme chérie par nos ados, de recevoir les foudres d’une armée de Murtaugh qui plaident l’incompréhension.

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Le rejet fait-il partie du succès ?

Et la nouvelle est tombée, de la bouche du fondateur de Facebook. Comme un couperet pour certain, comme un évidence pour d’autres : les ados quittent le réseau social en masse. Pas pour stopper leur activité en ligne, mais pour d’autres services comme Instagram ou Snapchat.

Une raison simple : le réseau n’est plus « cool ». Et ce de l’aveu même de David Ebersman, ancien directeur financier de la firme de Mark Zuckerberg. Les ados ne souhaitent pas passer du temps sur Facebook, le réseau social de leurs parents — ces derniers qui sont venus juste par curiosité et/ou pour garder un oeil sur leurs enfants, et sont restés quand ils ont pris goût. Le tout donnant lieu à un bon nombre de situations un peu… awkward.

Qui plus est, l’archivage permanent des données, la construction d’un profil, des photos étalées sur plusieurs années, ces pratiques de Facebook questionnent les ados (au fond, qui a vraiment envie de garder d’éternelles archives de son adolescence, visible de tous ?) qui voient en Snapchat un exutoire éphémère aux questions de l’archive.

Au fond, une dynamique cyclique : il y a tout à parier que les enfants de cette génération refusant Facebook refusera les outils de ses parents, qui se diront « too old for this sh*t » devant le Snapchat de demain.

Humain, après tout ?

Dans un recueil posthumes de textes et de nouvelles, l’écrivain britannique Douglas Adams décrit notre rapport aux technologies :

I’ve come up with a set of rules that describe our reactions to technologies:
1. Anything that is in the world when you’re born is normal and ordinary and is just a natural part of the way the world works.
2. Anything that’s invented between when you’re fifteen and thirty-five is new and exciting and revolutionary and you can probably get a career in it.
3. Anything invented after you’re thirty-five is against the natural order of things.”

Mettons de côté les chiffres. Ce schéma met en relief un moment de notre vie, humain, où nous rejetons ce qui est nouveau, ce qui est « contre l’ordre naturel des choses ». Une dynamique que tend à prouver le discours courant, et ce que révèle les études sur les réseaux sociaux préférés par les adolescents. Installés dans une zone de confort, les adultes seraient moins enclins à tester de nouvelles technologies, là où les plus jeunes, désireux d’explorer, iraient plus facilement vers les nouveaux services — avec une appétence pour ceux où ne sont pas leurs parents.

Ainsi, la boucle serait bouclée. Chaque génération chercherait cette zone d’exploration pour sortir de la zone de confort de la génération précédente, s’installant dans une nouvelle de laquelle la génération suivante souhaitera sortir.

Une boucle qui s’autorenforce telle une prophétie autoréalisatrice : la génération « installée » ayant un accès privilégié à l’espace public pour décrier les nouveautés plébiscitées par les jeunes et créant chez leurs pairs des aprioris sur ces dernières. Laisser les journalistes et spécialistes décrier Snapchat, rien de tel pour baisser les bras avant même d’y avoir porté une vraie curiosité.

Alors, pour casser cette boucle, répétez après nous : « I’m not too old for this sh*t ».


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