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A mes professeurs

Publié le 11 juin 2015 par Arsobispo

Début des années 80, mon premier plaisir de la journée était d’acheter au kiosque le "Libé " du jour. Comme chaque matin depuis déjà quelques années. Et je me foutais royalement d’être vu avec ce journal à la main ou sous le bras. Car à l’époque, il était évident que vous ne pouviez qu’être un gauchiste attardé pour lire ce canard. Philippe Garnier m’enchantait avec ses merveilleuses et vivantes chroniques « L’oreille d’un sourd ». Il s’agissait moins de musique que de littérature et de cinéma.

Oreille d'un sourd
Il n’était pas le seul côté culturel. Libé, de ce point de vue, était sinon le plus fourni des quotidiens (quoique), du moins le plus curieux et original. Denis Tillinac, curieusement pour un chiraquien convaincu dans ce canard gaucho, nous éclairait sur quelques écrivains dont nous ne connaissions rien. Tout comme Daniel Rondeau, qui sortait de son expérience dans les usines lorraine, et Patrick Mauriès, avant qu'il ne fonde "Le Promeneur" et participe avec l'éditeur italien Franco Maria Ricci, à la prestigieuse revue d’art "FMR". Olivier Rolin également, lorsqu’il ne voyageait pas. Philippe Conrath - bien avant qu'il ne crée le Festival Africolor - était plus rarement là ce qui augmentait l’excitation de la lecture de ses papiers. Ah, sa série sur l’Afrique de l’an 2000 ! Françoise Xenakis dévoilait quelques lectures aux enfants et à leurs parents. Et Dominique Couvreur, qui devait déjà fumer le cigare, s’échinait à nous faire lire des polars dans une rubrique intitulée "Le second Rayon", ce qui en dit long sur l’estime qu’on attribuait au genre. Côté art, on trouvait Hervé Gauville. Christian Caujolle, bien avant qu’il ne crée l’Agence Vu, s’intéressait déjà à la photographie. Serge Loupien nous causait du rock, avec Bayon, l’insatiable découvreur de talents, et Rémy Kolpa Kopoul qui nous initiait à la World Music et à ses racines, notamment celle d’Amérique du sud. Le regretté Serge Daney, éclectique, parlait avec passion de choses et d’autres, surtout de cinéma. Comme la talentueuse Louella Interim dont nous ne savions pas alors qu’elle s’appelait également Maud Molyneux, et qu’il s’appelait aussi Marc Raynal[1] . Pour le festival de Cannes 1982, Olivier Assayas, avant qu’il ne devienne réalisateur, et Michel Cressole les accompagnaient. Et puis tous les autres, sur des sujets incongrus ou importants ; Mathieu Lindon, Serge Toubiana, Alain Garrie, Marianne Alphant, François Rivière, Jean Hatzfeld, Olivier Seguret. Pour les J.O. de Los Angeles, c’est Philippe Garnier qui s’y colla (entre autres) dont les articles, bien évidemment, me scotchèrent. C’est vrai que le sport n’y était que prétexte… Je me souviens d’un papier de Jean-Paul Kauffmann parlant longuement du bouquin de Garnier sur Goodis et le provoquant sans vergogne en l’illustrant de la couverture du paperback "Cassidy’s Girl" que Garnier cherchait me semble-t-il depuis de longues années. Dans un vieil agenda de l’été 82, j’ai retrouvé quelques notes à propos des somptueuses photographies (dont certaines de Robert Doisneau) que proposait François Hers. Michel Berger, oui, le chanteur, visitait alors la Chine et nous la racontait. Quant à Michel Faure, il fêtait les 30 ans de Playboy affichant sans hypocrisie la playmate de février 83. Ce qui était remarquable était l’inventivité graphique du journal. Willem y tenait déjà sa célèbre rubrique "Images".

Images Par Willem
On y découvrait régulièrement des dessins de Pascal Doury, Nina Kuss, Jocelin, Lagautrière, Bénito, Thierry Dalby, Fred Mercier que j'ai bien connu, ou encore Jean Frouval (alias Placid) et son compère Muzo…

Placid

Placid

Placid

Placid

Bénito

Bénito

Certains d’eux animaient la rubrique « Télégraphie », une vision percutante des programmes de la télé. Dans la chaleur de l’été 89, Libération faisait appel à Jean-Pierre Gibrat pour sa propre pub qu’on aurait du mal à imaginer dans un quotidien aujourd’hui. Rien que pour cette raison, je vous les délivre.

Gibrat 1
Gibrat 4
Gibrat 3
Gibrat 2
Le journal reprenait une vieille tradition journalistique en pré-publiant en feuilleton, les aventures de « Jacky Mandoline » de Bénito Jacovitti. Auparavant, c’était ouvert un dialogue entre le dessinateur italien et Bayon pour le moins burlesque et cinglé. Dans le même ordre d’idées, en mai, Martin Veyron faisait ce qui lui plaisait et Guido Buzzelli, « Yellow Kid » du meilleur créateur de BD en 1973 et injustement oublié aujourd’hui, y signait quelques planches scénarisées par son compère Pym.

Buzzelli

La bête par Guido Buzzelli

Quant à Berberian, Dupuy, Gaudelette et Götting, ils mettaient en situation les héros de la Bd dans une parodie délirante « Galeries en folie ».

Le graphisme était partout, notamment dans les cartouches des rubriques comme celles de la magnifique Sélection Disques Noir » ou celles, délicieuses, des petites annonces.

10 ans plus tard, l’effervescence était quelque peu retombée. Les journalistes n’étaient toujours pas des seconds couteaux, mais déjà ma sélection d’articles était nettement plus chiche que par le passé. J’avais conservé précieusement ceux de Jacques Durand ou Gérard Dupuy consacrés, encore et toujours, à la tauromachie. On retrouvait Antoine de Gaudemar, François Rivière, Mathieu Lindon, parlant de bouquin alors que Gérard Lefort et Philippe Garnier continuaient leurs fouilles cinématographiques. Avec Philippe Garnier, c’était toujours la surprise tant ses centres d’intérêts nous plongeaient dans des aventures folles que son style, si personnel, rendait passionnantes. Je me suis plu à relire son papier sur Cormac McCarthy. Trente ans plus tard, ses fameuses correspondances d’Hollywood n’avaient toujours pas de ride.

On visitait, pas si loin, le Paris littéraire de Claire Devarrieux. On voyageait au-delà avec le grand reporter Sorj Chalandon, entre-temps auréolé du Prix Albert-Londres. Florence Aubenas débutait et nous promenait sur les rives de la Garonne. Quand il ne nous parlait pas de sports avec ce style qui captivait même l’intello le plus hermétique à toute activité physique, Laurent Rigoulet racontait sa rencontre avec Jim Harrison. Homeric, qui venait de troquer sa casaque de jockey pour la machine à écrire, revenait visiter avec talent le monde du cheval, mais pas que. Ainsi ce reportage sur Philippe Frey lors de son odyssée dans le désert. Je me surprenais également à lire des articles scientifiques ou techniques avec les papiers que publiaient Corinne Bensimon et Sorg Chalandon pour les pages Eureka du vendredi (ou peut-être du samedi)…

Côté graphisme, je me surprenais à retrouver des illustrations de Romain Slocombe, de Jacques Loustal, et notamment dans cet article d’anthologie de Philippe Garnier consacré à Norman MacLean, et même mes amis perdus Placid et Muzo. Les encarts manuscrits du Hollandais volant, Willem, étaient toujours aussi précieux et ses lettrages toujours aussi inventifs. Sans parler de ses reportages dessinés tels ceux consacrés aux « Quais Baltiques » de l’été 93.

Willem 3
Willem 2
Sans titre-3

Le temps passant, j’ai trouvé de moins en moins d’intérêt à sa lecture. L’esprit des débuts n’y était plus. Quelques mois plus tard, j’ai cessé de l’acheter chaque matin. Je ne l’ai réclamé par la suite que de façon épisodique, en fonction des dossiers proposés. Jacques Durand avait été congédié, Antoine de Gaudemar démissionnait sur ordre de Laurent Joffrin. François Rivière était trop éclectique et talentueux pour continuer d’être un scribouillard de la presse. Philippe Garnier, purement et simplement viré. D’autres partaient, dans d’autres aventures ou d’autres médias. Le graphisme cédait la place à la photographie. Mon aventure avec ce journal d’exception était terminée. Mais, autodidacte, elle m’a forgé d’une certain façon, plus sans doute que toute autre lecture.

Merci donc à toutes ses plumes dont certaines sont aujourd’hui éteintes à jamais.

[1] Voir le beau papier de la cinémathèque française

Et pour finir d'autres lettrages de Willem

Willem
Willem 4


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