Magazine Culture

Déshumanisation(s): Vincent Lindon en incarnation de la chair à canon du libéralisme

Publié le 12 juin 2015 par Jean-Emmanuel Ducoin
La Loi du Marché de Stéphane Brizé : une plongée sociale, radicale et expérimentale.
Déshumanisation(s): Vincent Lindon en incarnation de la chair à canon du libéralisme Scène I. Un film expérimental à visée sociale est-il réductible à sa seule écriture cinématographique? Doit-on considérer que la pertinence d’une critique puisse se résumer à l’arc narratif d’une œuvre filmée, quelle qu’elle soit, en tant qu’exposition artistique? Un long métrage qui empoigne la réalité sociale dans toute sa brutalité et prétend «montrer quelque chose» à mi-chemin entre la fiction et le documentaire doit-il être descendu en flammes, non précisément pour ce qu’il «montre» ou la manière de le «montrer», mais uniquement pour son genre même, à savoir «un film social à la française», comme on le dit souvent avec condescendance? Ces questions et bien d’autres jaillissent dans vos cerveaux en fusion, après que vous avez assisté à une projection de la Loi du marché, de Stéphane Brizé, qui a valu à son acteur principal, Vincent Lindon, le prix d’interprétation à Cannes – récompense audacieuse et méritée. Vous éprouvez d’abord un malaise de spectateur lambda, un malaise inouï, assez indéfinissable au début, qui se transforme progressivement en fascination au fil des plans fixes et des scènes qui s’accumulent sous vos yeux enfoncés, tandis que vous suivez le parcours de Thierry, 51 ans, chômeur dit de longue durée, au gré des humiliations subies, d’abord dans sa recherche d’emploi, puis après, quand il obtient un poste de vigile dans un supermarché. Scène II. Stéphane Brizé s’est tellement documenté que les principaux éloges concernant son film viennent des chômeurs eux-mêmes, du moins de ceux qui ont eu le courage d’aller dans une salle pour s’y voir projetés en pleine lumière. Tant de citoyens vivent ce parcours du combattant, toutes victimes d’une guerre sociale, qu’il y a quelque chose d’anthropologique dans ce récit à la fois naturaliste et symbolique d’une époque qui ne dit pas son nom: un écrasement des classes du bas. La Loi du marché projette sur notre société des images qui froissent les bonnes consciences et provoquent la peur de ceux qui ne se sentent plus à l’abri, autrement dit l’ultramajorité d’entre nous. Un miroir tendu où se dessine la culpabilité d’une France qui, par mépris et/ou insouciance, refuse vraiment d’admettre que 2,5 millions de personnes sont des chômeurs de longue durée, que ce nombre a plus que doublé depuis 2008, qu’ils représentent quasiment un chômeur sur deux (43%) et que, conséquence directe, un enfant sur cinq vit en dessous du seuil de pauvreté… Scène III. Que cela plaise ou non, le personnage principal n’est pas qu’un rôle de fiction au hasard d’un scénario. Voilà notre Vincent Lindon en incarnation de la chair à canon du libéralisme et de toutes les pressions exercées sur les chômeurs, ce qui les conduit à accepter des postes de moins en moins qualifiés, témoins, acteurs malgré eux, et proies de l’atomisation du monde du travail. Une enseigne commerciale devient le lieu d’une tension insupportable, où des personnels exploités, espionnés et sous-payés font ce qu’ils peuvent devant une clientèle elle-même de plus en plus paupérisée. Spectacle affligeant d’une préfiguration futuriste. Ou comment la nouvelle conjoncture de l’emploi creuse les disparités entre les différentes catégories de salariés, renvoyés à un statut de sous-citoyens, et frappe le plus gravement ceux du bas de l’échelle sociale, ce qui, mécaniquement, et dans la masse, accroît encore leur soumission contrainte, leur subordination. La conception classique de la classe ouvrière reposait jadis sur l’existence de collectifs enracinés dans une certaine communauté de condition et d’intérêts, ce qui enfantait une véritable solidarité intracatégorielle. Ce modèle s’effondre. Par son alchimie singulière, sèche comme un coup de matraque, le film de Brizé vaut toutes les démonstrations. Quand le cinéma, dans ce qu’il a de simple, pose et impose sa caméra cachée au cœur de la vraie vie. [BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 12 juin 2015.]

Vous pourriez être intéressé par :

Retour à La Une de Logo Paperblog

Ces articles peuvent vous intéresser :

  • La whishlist spéciale fête(s) de bébé

    whishlist spéciale fête(s) bébé

    depuis que lily prune est née, je cherche les perles rares et toutes les boutiques créateur. j'ai envie de tout lui acheter et de craquer sur tout. c'est mon... Lire la suite

    Par  Tatiana
    CÔTÉ FEMMES, CULTURE, VOYAGES
  • My Happy Soap(s)

    Happy Soap(s)

    26 décembre 2014 Les vacances de Noël sont tellement propices au cocooning.. Buller, paresser, feuilleter des magazines, enchainer pendant des heures les... Lire la suite

    Par  Clémence
    CÔTÉ FEMMES, DÉCORATION, MODE FEMME
  • Barbour x deus – s/s 2015 capsule collection

    Barbour deus 2015 capsule collection

    Barbour continue sa collaboration avec la marque australienne Deus. Pour cette saison, la collection capsule se compose de cinq pièces: deux vestes (Hurstville... Lire la suite

    Par  Glltn
    CONSO, MODE, MODE HOMME
  • Véronique Vincent & Aksak Maboul en concert inédit au Divan du Monde le 16 mars...

    Véronique Vincent Aksak Maboul concert inédit Divan Monde mars 2015!

    30 ans après, Véronique Vincent Aksak Maboul remontent sur scène pour une série de concerts exclusifs dans le cadre du festival « Les Femmes s’en Mêlent » . Lire la suite

    Par  Bypeople_fr
    TÉLÉVISION
  • Warehouse x sebago – s/s 2015 – trainers

    Warehouse sebago 2015 trainers

    La marque japonaise Warehouse collabore cette saison avec Sebago pour réaliser une paire de baskets entièrement conçues en denim. Cette dernière est maintenant... Lire la suite

    Par  Glltn
    CONSO, MODE, MODE HOMME
  • Le style 70’s

    style 70’s

    Les années 70 sont partout cette saison, et ça ne fait que commencer! C’est la période des ABBA, de Saturday Night Fever ou encore des Drôles de Dames. Lire la suite

    Par  Actionbeaute
    BEAUTÉ , CÔTÉ FEMMES, MODE FEMME
  • Top 5 accessoires 70’s

    accessoires 70’s

    Le style des années 70 est une grande tendance pour cette saison printemps été 2015, mais plutôt que d’être de la tête aux pieds dans les années 70 (pattes... Lire la suite

    Par  Actionbeaute
    BEAUTÉ , CÔTÉ FEMMES, MODE FEMME

A propos de l’auteur


Jean-Emmanuel Ducoin 386 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte

Dossier Paperblog