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Jean-charles de castelbajac : un ange passe

Par Aelezig

Article de Marie-France - Mai 2015

Avec le regard d'un éternel enfant, le créateur pose sur la mode un voile d'innocence et de joie qui fait du bien. Artiste complet, il enchaîne les performances et les shows avec une humilité déconcertante. Un homme à connaître.

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L'oiseau de nuit dessine des ailes d'ange sur les murs, les cartons, les livres et les petits cahiers de ses interviewers. Les mains badigeonnées de craie bleu céleste, il pense en technicolor et traverse la ville en Triumph. Jean-Charles de Castelbajac, qui va toujours vite, prend pourtant le temps d'égrainer ses souvenirs, photos et dessins à l'appui. Collectionneur et ami des artistes, féru de musique classique, rock et punk, militant d'une mode qui se transmet, amoureux de la vie et des gens, le créateur pluridisciplinaire met de la magie partout où il passe. Les rencontres, les portes qui s'ouvrent comme ça : sa vie, dit-il, court sur le fil de la synchronicité de Jung. Son enfance, marquée par les barreaux fictifs de la pension, lui a donné l'énergie de sauter de nuage en nuage avec la même allégresse : créer des collections de mode à son nom et de sport pour Rossignol ; imaginer un nouveau timbre pour La Poste, des collants peinture pour Le Bourget, des tasses en porcelaine de Limoges et même prendre des cours de guitare et de conduite... Le Limousin, né à Casablanca en 1949 et arrivé à Paris à 17 ans, est un dadaïste des années futures. Le temps sur lui n'a pas d'emprise.

Et la couleur fut...

Sur sa table de travail qui surplombe le grand atelier du Quai de Jemmapes, à Paris, feutres à la pointe pinceau importés du Japon, crayons, encres, acryliques et craies sont éparpillés. "La couleur a été mon premier refuge." Déjà, le blanc. Sa grand-mère se prénommait Blanche, sa mère Jeanne-Blanche et Casablanca, sa ville natale où il a passé les premières années de son enfance, "était encerclée de blanc". Puis vint le jaune, celui des gilets de sauvetage dont l'intensité éblouissante a frappé l'imaginaire du petit garçon qui voyageait seul en avion. Chez sa grand-mère à Nice, il découvre le rouge des camions de pompier et le bleu des estafettes de police. "Ma gamme s'est cristallisée autour de ces couleurs". Plus tard, elles prennent d'autres significations : le bleu des vitraux du château de son pensionnat, le rouge du Rideau cramoisi du dandy Barbey d'Aurevilly...

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Sur le fil de l'enfance

Passionné par cet écrivain normand qui a passé son temps à déranger son époque, Jean-Charles de Castelbajac nourrit son anticonformisme dans les dortoirs sombres des deux pensionnats où il passa enfance et adolescence. Le primaire dans le Limousin, où sa mère avait racheté un atelier de textile, et le secondaire en Normandie, dans le château de Mesnières-en-Bray, où son grand-père et son père avaient étudié. "Le socle de ma créativité n'est autre que la pension. C'était dur, je n'avais que 6 ans. J'ai créé mon propre univers. Dans une petite boîte en fer, enterrée dans le parc de ma mère, je cachais mes soldats en plomb et en plastique qui m'inspiraient pour dessiner des batailles." Des moulins à vent créés dans les rivières, des dessins d'oiseaux griffés au crayon noir, ses souvenirs restent vivaces. Avec les colis garnis de boîtes de thon, de pots de moutarde Amora, de lait concentré Nestlé, et cette couverture en drap rouge, hors-norme, dans laquelle il taille, pour son premier défilé en 1969, un manteau devenu mythique.

L'excentricité comme normalité

Pour résister à la dureté et à l'austérité de l'enfermement, Jean-Charles de Castelbajac affiche très tôt son originalité. A 10 ans, lors d'une chasse en Angleterre aux côtés de son père, il découvre ce que veut dire l'allure en voyant un homme très élégant porter une paire de gants en latex rose. "C'était si peu étrange pour moi que j'ai trouvé ça très beau. J'ai dit alors à mon père que je voulais être Anglais." Sa vie d'artiste et de designer, le créateur la résume à "cette conquête de l'accident". L'excentricité est sa normalité, sa raison d'être inconsciente, sa liberté à l'égard de la beauté. Il avoue mettre en scène le mariage de deux choses opposées pour faire naître la poésie, bien au-delà de la perfection.

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Sur le chemin de la mode

Adolescent féru d'histoire, il est tenté par une carrière militaire. Mais sa mère, désormais veuve, le destine à reprendre les rênes de l'atelier limousin. Avec les cheveux longs, une chemise à fleurs, et tout juste sorti de pension, il débarque à Paris à 17 ans pour entrer à l'école de la Chambre Syndicale de la Couture. Un stage de six mois dans une usine de tenues de travail lui révèle l'architecture du vêtement. "J'ai toujours aimé la dimension historique de l'uniforme, le bleu français (qu'adorait Coco Chanel. Fasciné par l'allure, j'étais plutôt anti-mode." Mais sous le nom de KO and Co, il présente, dès 1968, ses premières créations au salon du prêt-à-porter : des gilets en herbe synthétique, des tee-shirts percés de ses petits soldats en plastique. Un an plus tard, il défile pour la première fois, puis rejoint le groupe Créateurs & Industriels, fondé par Didier Grumbach. Par ses détournements, ses imprimés originaux, l'utilisation d'objets de récupération, de matériaux pauvres, il est le premier à utiliser le vocabulaire de l'art contemporain dans la mode.

L'art omniprésent

Tout commence par un petit collage du dadaïste Raoul Hausmann, croisé lors d'un vernissage à Limoges à la fin des années 1960. Puis vient l'achat d'un dessin de Jean-Philippe Delhomme qui, en guise de signature, lui écrit "A demain". Le début d'une chasse aux trésors qu'il dit n'avoir jamais préméditée. On le croit. Au tout début des années 1980, alors directeur artistique de la ligne Sportmax de Max Mara, il demande à être payé en tableaux signés d'un inconnu... Jean-Michel Basquiat. Ami d'Andy Warhol, de Miquel Barcelo, comme du photographe Robert Mapplethorpe, la peinture lui apporte "l'espoir, le regard, l'intensité et même la violence. Mais avant tout, l'amitié et la générosité de ceux qui osent marquer la toile de leur âme". Dès 1981, il fait appel aux artistes pour peindre ses vêtements : Ben, Garouste, Combas, Malaval. Keith Haring entre dans sa vie, telle une étoile filante. "Notre amitié a duré trois ans. Juste avant de mourir, il m'a envoyé un croquis pour les invitations de mon défilé hiver 1990-1991."

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L'artiste tentaculaire

Inspiré par les comics, l'art, la télé, le cinéma, la littérature, et animé d'un féroce appétit de vivre, Jean-Charles de Castelbajac se lance dans mille et une aventures. Si, en 1997, il dessine la chasuble du pape Jean-Paul II et les vêtements des 5500 ecclésiastiques (pour les XIIe Journées Mondiales de la Jeunesse), en 2010, c'est Lady Gaga et Beyoncé qu'il habille. Il a imaginé des lampes néons tubes pour le BHV, des canapés et des fauteuils pour Ligne Roset, du linge de maison pour La Redoute, mais aussi des chaussures pour Pataugas, des collants pour Le Bourget... Depuis quatorze ans, il crée des vêtements de ski pour Rossignol et, cette année, il signe les timbres de La Poste pour la Saint-Valentin. "Le partage avec les autres fait partie de mon histoire, il est dans mes gènes." D'un projet pour Air France élaboré avec Roger Tallon, d'une exposition à Berlin aux côtés des designers Ettore Sottsass et Alessandro Mendini, ou encore de son "intérim" chez Courrèges (1993-1994), le très sentimental créateur évoque "une constellation de rencontres merveilleuses d'où naît, à chaque fois, un fruit".

Ses vêtements oniriques

L'humour comme les icônes utilisées dans son travail font de ses vêtements de vrais étendards. Formes géométriques, couleurs primaires, matériaux naturels ou détournés à ses débuts, il quitte cet univers chromatique pour faire exploser les motifs dans des robes-tableaux. La série Hommage, présentée en 1983 et peinte à l'acrylique avec l'artiste Eliakim, dévoile certaines de ses figures emblématiques (Coco Chanel, Mickey Mouse, Louis XVI, Jackie Kennedy, les larmes de Man Ray...), qui changent au fil des saisons. Le rock, les drapeaux, le camouflage, les nuages, les graffitis, le poncho pour deux, le pull nounours : l'esthétique de Castelbajac n'est jamais éphémère. "Dans un pays, où des hommes et des femmes vivent par terre dans la rue, j'ai recherché la verticalité dans mon défilé de l'hiver 2015-2016. Aujourd'hui, les vêtements sont créés pour aller dans le sens de la surconsommation. Les miens sont conçus pour être transmis. C'est plus décent."

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Avec son ex-compagne, Mareva Galanter

Tout est symbole

"J'ai l'idée de l'ange gardien depuis mes 7 ans. Mais je n'ai commencé à le dessiner qu'à partir des années 1980." Pour l'amour des ellipses de ses ailes. L'oeil, omniprésent, symbolise quant à lui, son regard sur la société, son acuité sur l'invisible. La couronne, sa main et son ami Jean-Michel Basquiat. Le pied, la marche, la flânerie... Un langage personnel qui le ramène à l'enfance lorsqu'il étudiait les pictogrammes à la bibliothèque de Limoges, et aussi à la culture des graffitis qui l'avait bouleversé dans les catacombes de Paris.

La musique, l'échappatoire

Dans sa pension isolée, il écoutait, fasciné par leur allure, les Animals et les Kings. "Cela a contribué à mon envie de changer le monde." Au milieu des années 1970, ami avec Malcolm McLaren (créateur et manager des Sex Pistols), il écoute en boucle les New York Dolls, Leon Russell, les Stincky Toys avec Elli Medeiros et Jacno... Son moyen d'aller de l'avant, au-delà de l'énergie, de l'avidité et de la conquête.


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