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Un roman comique et moderne

Par Shalinee
Un roman comique et moderne

Le Roman comique, Paul Scarron, 1651 et 1657 (deux parties)

Tout commence par l'arrivée d'une troupe de comédiens ambulants au Mans, dans une charrette pleine de " coffres, de malles et de gros paquets de toiles peintes ". Elle est composée de Destin, la Caverne, la Rancune, dont les noms évocateurs font déjà faire rire les habitants. L'Etoile, L'Olive et d'autres qui prétendent devenir comédiens en chef un jour les rejoignent par la suite. Ensemble, la joyeuse bande va coucher d'auberge en auberge, jouer de tripots en places publiques et vivre une série d'aventures picaresques qui mêlent " mille coups de poing, autant de soufflets, un nombre effroyable de coups de pied, des jurements qui ne se peuvent compter ", mais aussi déversions d'urine, postérieur exposé, enlèvements et meurtres...

La forme du roman est éclatée et les accidents burlesques vécus par nos picaro sont ponctués de récits à caractère romanesque. Destin révèle par exemple à un auditoire avide de ce genre de récits qu'il a en réalité pris le masque de comédien avec l'Etoile, fille de mademoiselle de la Boissière, afin de fuir son rival le baron Saldagne. Mais ils vont se faire rattraper. D'abord Angélique, fille de La Caverne, se fait enlever par le baron qui la prend pour l'Etoile. Ensuite c'est L'Etoile elle-même qui est capturée avant d'être délivrée de manière héroïque... D'autres nouvelles espagnoles réécrites par Scarron, qui ont pour héros des dames et des gentilshommes, se greffent à l'action principale, comme celle de l'amante invisible, " A trompeur, trompeur et demi ", " Le juge de sa propre cause " et " Les deux frères rivaux ".

Ce qui rend le roman proprement comique, ce sont les innombrables bouffonneries de Ragotin, personnage largement animalisé, comme sa sérénade gâchée par des chiens furieux, son pied pris malencontreusement dans un pot de chambre, sa fâcheuse rencontre avec des religieuses alors qu'on lui a volé ses vêtements et traîné dans la boue... Ce sont des épisodes désopilants empruntés à la farce et aux fabliaux. Mais dans cet univers bas et médiocre, nos comédiens, qui ont de l'esprit pour certains, qui sont " capables de dire autre chose que des vers appris par cœur ", rêvent de jouer la grande tragédie. L'Amour, " qui fait tout entreprendre aux jeunes et tout oublier aux vieux " y trouve aussi sa place, mais elle pousse inévitablement ses malheureuses victimes à des déconvenues terriblement ridicules. Ragotin, Roquebrune et même la Rancune en sont les exemples.

Nous restons malgré tout sur notre faim car Scarron est mort avant de mener son roman à terme. L'oeuvre connaîtra une belle postérité avec des suites imaginées par Préchac, Offray, Champmeslé, La Fontaine et bien sûr Théophile Gautier avec son très célèbre Capitaine Fracasse.

Destin : " Un jeune homme, assez pauvre que riche de mine " (P 37)

La Rancune : " de ces misanthropes qui haïssent tout le monde, et qui ne s'aiment pas eux-mêmes et j'ai su de beaucoup de personnes qu'on ne l'avait jamais vu rire ". (P 47)

Mademoiselle de l'Etoile : " Il n'y avait pas au monde de fille plus modeste et d'une humeur plus douce " (P 58)

Ragotin : " un petit homme veuf, avocat de profession, qui avait une petite charge dans une petite juridiction voisine. (...) il était menteur comme un valet, présomptueux et opiniâtre comme un pédant et assez mauvais poète pour être étouffé s'il y avait une police dans le royaume. " (P 59)

Roquebrune : " Il était le plus incorrigible présomptueux qui soit jamais venu des bords de la Garonne et il s'était imaginé que l'on croyait tout ce qu'il disait de sa bonne maison, richesse, poésie et valeur " (p 159)

Analyse : Comment le recours à la comédie permet-il à l'auteur d'être moderne et irrespectueux des codes littéraires en vigueur au XVIIe siècle ?

Le titre annonce déjà une dualité dans le genre même de l'œuvre : il s'agit d'un " roman ", qui se caractérise jusqu'alors par la noblesse de ses personnages et de son style d'écriture. Cependant, il se trouve qualifié ici par l'adjectif " comique " qui relève de la comédie, du burlesque. L'auteur se positionne d'emblée à contre-courant de l'esthétique romanesque de son époque car il fait le choix de peindre une réalité médiocre, celle des pauvres acteurs ambulants, des aubergistes malicieux, des voleurs de grand chemin. L'incipit donne d'ailleurs le ton, avec une parodie de l'ouverture ampoulée des romans héroïques et c'est une prise de position décalée qui se confirme au fil du roman.

La narration est, quant à elle, double. Les tonalités sont discordantes. D'une part, les aventures rocambolesques de notre troupe de comédiens ambulants, placés dans un milieu populaire, sont narrées sur un ton léger, enjoué. Le narrateur, dont le " je " omniprésent invite le lecteur à partager avec lui le processus de création du roman, n'hésite pas à l'avertir de ne pas poursuivre la lecture s'il est scandalisé par ce qui est raconté (P 86). D'autre part, les histoires enchâssées qui sont celles des personnages nobles et héroïques, comme dans les nouvelles espagnoles ou le récit rétrospectif de Destin, sont des parodies des " grands romans " racontées sur un ton sérieux.

Ce qui permet de surcroît à Scarron d'être aussi moderne et irrespectueux des codes littéraires, c'est bien le recours à la comédie divertissante qui envahit tout son roman. Il nous offre un précieux aperçu du théâtre de province, où la farce violente et grossière continue à séduire. Mais cette farce, qui est là pour faire rire, ne provient pas des représentations dramatiques de nos comédiens, mais bien de leurs mésaventures. Après tout, la troupe ne joue-t-elle pas des pièces importantes du répertoire classique, comme La Mariane de Tristan L'Hermite, Le Cid ou Nicomède de Corneille ? C'est là une volonté de l'auteur de réhabiliter les pauvres acteurs itinérants, dans la continuité de l'ordonnance de Louis XIII relevant les comédiens de leur déchéance. Et surtout, nous avons l'occasion précieuse d'imaginer les débuts de Molière en province.


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