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Le Roman des Écameaux (R. Knobelspiess)

Publié le 02 juillet 2015 par Despasperdus

« Je suis embaumé vivant par les années de geôle. Mes pas d'homme libre me donnent la nausée. (...) Derrière les murs d'enceinte, la fin du siècle pratique encore la vivisection du tissu social le plus défavorisé... Derrière le discours libéral ou pseudo-humanitaire se profilent le vertige de la soumission et l'ignorance. En dépit de toute tentative de description, tout a été mis en œuvre pour interdire toute conscience collective d'accéder à cette vision de l'enfer carcéral. L'ignorance règne en force, et moi, sans passé social ni vécu, je suis là à résister, victime de cette vérité absolue parce que je la regarde en face, condamné et perdu d'avance, je fais front, me répandant à tous les mots. Raconter, dénoncer et, le cœur amer, être veuf d'une moitié de ma vie morte. »

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J'ai emprunté le Roman des Écameaux après la lecture de Prisons – on enferme, on colmate, on se venge - dont le titre se passe de tout commentaire - de Lou de Libellus.

« Je n'ai plus d'identité. Je ne veux pas, par ma libération, rejoindre le cocon de la démocratie qui m'a châtré pendant dix-sept ans. J'amalgame volontairement la totalité de ma détention : douze années d'erreur judiciaire. L'erreur est humaine ? Non ! C'est trop facile. Et le reste, ma délinquance effective, je refuse de la séparer, la retrancher de sa justification sociale : celui qui naît riche passe sa vie dans les palaces, celui qui naît dans les limites extrêmes de la pauvreté passe sa vie en prison. Au milieu, la majorité vit sa belle soumission, son "équilibre extérieur", comme elle dit... »

Roger Knobelspiess a fait 26 ans de prison. Il doit sa célébrité à ses livres et à son combat contre les quartiers de haute sécurité. Ce roman autobiographique est celui de sa libération par la grâce présidentielle de François Mitterrand. Et son retour à la vie civile. C'est surtout le roman d'un impossible retour à une vie "normale".

« Que peut-on exiger de moi ? La morale de l'honnêteté porte le manteau de ce qui demeure et ne saurait changer : l'hypocrisie, l'égoïsme, l'exploitation, le mensonge... Confort des nantis, crapules à l'abri de la Loi qui ne vont jamais en prison, alors qu'ils la méritent pour ce qu'ils créent et engendrent de drames sociaux, de solitude, de détresse, de dénuement humain, pour la férocité de leur acharnement à dominer, écraser, vaincre et jouir de tout ce gâchis...Hyènes masquées jubilant sur les ruines de la civilisation des exploités. »

Impossible parce la prison l'a définitivement marqué au fer rouge, la justice et les flics le surveillent et rêvent de le coincer au moindre faux pas, et le système le replonge de là où il vient, dans l'exclusion et la débrouille de la cité HLM d'Elbeuf. Impossible parce que la pauvreté à perpétuité n'est pas la normalité.
Il narre le retour auprès des siens, sa mère pleine d'amour, son frère alité qui souffre d'un cancer, ses souvenirs plus douloureux qu'heureux, ses compagnons de galère, quasiment tous anciens taulards, le quotidien dans la cité, la solidarité et la jalousie, les trahisons et les injustices, les couples qui se déchirent, la vie qui lui été volée, l'incompréhension de ceux qui n'ont jamais purgé une peine, l'alcool pour oublier...

« Aujourd'hui, le bruit m'indispose, le temps me fait vomir, plus rien de ces souvenirs tendres ne m'habite : manger, aller à un rendez-vous, la poursuite d'intérêts, courir partout, préoccupé sans cesse par le loyer, l'électricité, la nourriture, le téléphone, l'essence. Tout passe par l'angoisse du pognon. »

Le Roman des Écameaux est un livre passionnant sans aucune concession, d'une écriture brute, vive et pleine de souffle où l'on ressent l'urgence de témoigner, le mal-être, la révolte, mais aussi une sorte d'enfermement ou de fatalité inexorable.


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