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Nicolas Hulot : «C’est le moment de vérité»

Publié le 17 septembre 2015 par Blanchemanche
#COP21
Par Christian Losson et Coralie Schaub — 

A l’occasion de la préparation de la conférence de Paris, l’envoyé spécial du Président pour le changement climatique appelle à la mobilisation tant qu’il est encore temps.

Nicolas Hulot, dans son bureau, à Paris ce mardi.Nicolas Hulot, dans son bureau, à Paris ce mardi.Photo Nicolas Guiraud pour "Liberation"
  •   Nicolas Hulot : «C’est le moment de vérité»
Faut-il croire au succès de la COP 21, le sommet climat de l’ONU de décembre ? Entretien avec Nicolas Hulot, envoyé spécial du président de la République pour la protection de la planète.
L’Elysée lance le compte à rebours de la COP 21. Quel bilan faites-vous de la préparation ?
La France s’est beaucoup mobilisée. Mais si d’autres Etats majeurs ne suivent pas, ça ne suffira pas. L’ambition des grands pays émetteurs de gaz à effet de serre n’est pas au niveau de l’enjeu. La France a voté la loi sur la transition énergétique qui fixe nos engagements pour le climat et va dans le bon sens si elle est réellement mise en œuvre. Elle a mis en place une taxe carbone. Elle a dégainé parmi les premiers pour alimenter le Fonds vert [chargé d’aider les pays en développement à lutter contre le changement climatique, ndlr], en mettant 1 milliard d’euros sur la table, et j’espère qu’elle renchérira ce mois-ci sur l’Allemagne qui a mis le double. Avec 2 milliards en plus, la France relancerait un cercle vertueux.
La France est-elle vraiment exemplaire ? Elle est à la traîne sur les énergies renouvelables…
Certes, on attend encore les décrets d’application de la loi sur la transition énergétique. On peut toujours faire mieux, mais la France n’a pas à rougir, ni à se gonfler d’orgueil.
Elle soutient aussi le charbon via ses aides à l’export de centrales…
Je m’en tiens à la parole du chef de l’Etat, qui m’a rappelé récemment que la France cesserait ses crédits à l’export pour ces centrales. Qu’il y ait du lobbying pour que la France continue, cela ne m’a pas échappé, mais je m’en suis encore entretenu cette semaine avec Manuel Valls et pour moi ce problème est réglé.
L’Etat est aussi actionnaire d’Engie et d’EDF, qui ont 46 centrales à charbon à l’étranger…
Là-dessus, on n’a pas entendu d’engagements, c’est vrai. J’espère que ce sera le cas d’ici à la COP 21.
Que penser du sponsoring de la COP 21 par des sociétés polluantes comme Engie, EDF ou Air France, présentées comme «amies du climat» ?
Que le privé participe au financement de la COP, c’est justice. Ce qui me choquerait, c’est que certains en profitent pour se parer de vertu. Faisons profil bas, soyons dans les engagements. Le moment est au concret. Pas à la communication.
Le Président s’engagera-t-il à ce que la taxe sur les transactions financières (TTF) européenne soit ambitieuse, contre Bercy ?
François Hollande ne veut pas enterrer cette TTF, il me l’a rappelé. La France doit pousser pour que ça avance. Sans ce type d’outils, nous ne pourrons pas doper l’aide au développement, atteindre les objectifs de développement durable lancés ce mois-ci par l’ONU ni porter les financements climat à 100 milliards de dollars [90 milliards d’euros, ndlr] par an d’ici à 2020. Et nous prendrons le risque d’un échec de la COP 21. L’accord de Paris ne sera crédible que si les Etats décident de basculer les subventions aux énergies fossiles vers les énergies propres et s’ils s’engagent à ce que les recettes des taxes carbone soient affectées aux pays du Sud.
On est plutôt dans le double discours. Barack Obama a autorisé Shell à forer en Arctique…
On n’y est pas, clairement. On est passé de l’étape de la prise de conscience, qui a eu lieu, à celle de la cohérence, qui reste à venir. Les contradictions sont visibles. A Paris, nos dirigeants feront-ils en sorte de mettre en cohérence les mots et les actes ? Je crains que non, mais j’espère que oui, sinon j’aurais démissionné depuis longtemps ! La COP est le moment de vérité, toute incohérence nous sautera à la figure.
Les Etats semblent plus perméables que jamais aux lobbys des énergies fossiles…
Ils doivent donner l’exemple. S’ils cessent de subventionner les fossiles, s’ils flèchent ces aides publiques vers les énergies propres, le secteur privé suivra. Il faut aussi que les pays de l’OCDE donnent un prix au carbone, pour que les investisseurs intègrent le risque carbone et basculent leurs investissements.Et que ces Etats précisent les modalités du financement pour le climat. Dans ces conditions, Paris peut déclencher une dynamique vertueuse. Les lobbys sont là. En France, à Bruxelles, à Washington. Même au Vatican. Mais les choses bougent. Une partie du monde financier réclame un prix au carbone, ce n’était pas le cas à Copenhague en 2009. L’abandon des combustibles fossiles doit être la pierre angulaire des politiques publiques d’investissement. Sur ce sujet, on verra si les mots des chefs d’Etat ont un sens.
La COP ne risque-t-elle pas de décevoir, tant on en attend ?
L’indice de satisfaction ne sera pas identique pour le Bangladesh ou les Etats-Unis. Le temps n’a pas la même échelle quand vous avez déjà les pieds dans l’eau. On est à un point de rupture psychique et physique du monde. Si les politiques n’ouvrent pas le chemin à Paris, les peuples se fraieront une voie. Si les innovations en marche à la base butent sur un système verrouillé, les choses ne se feront pas de façon apaisée. Je ne dis pas que c’est simple. Mais c’est au politique de fixer le cap, créer une cohérence. Il a une opportunité inédite, car un pan du monde économique s’y est préparé et demande une vision claire.
Les Etats tardent à dévoiler leurs engagements sur les gaz à effet de serre. Ceux déjà annoncés ne suffisent pas…
On nous prépare à l’idée que la somme des contributions suivra une trajectoire de + 3°C. Ce serait catastrophique. Or il suffirait que les pays les plus émetteurs rehaussent leur ambition de 1 % par an d’ici à 2030 pour parvenir à + 2°C. Mais j’insiste, le plus crucial est de se doter d’outils permettant de basculer dans l’économie bas carbone et de s’assurer que l’argent sera surtout affecté aux pays du Sud. Ne sous-estimons pas le facteur climatique dans la détresse de ces pays.
Allusion à la crise des migrants ?
Oui. C’est une tragique «bande-annonce» de ce qui nous arrivera. Je ne dis pas ça pour effrayer. Simplement, notre sort est lié à celui de l’Afrique. L’Occident doit reconnaître et assumer sa responsabilité historique dans le changement climatique, qui détruit les récoltes et pousse les populations à migrer. A Paris, nous déciderons de la paix ou de la multiplication des conflits.
Si la COP 21 est un échec, ce sera la fin du processus onusien ?
Je ne peux pas imaginer un échec. D’abord car à Paris, il y aura 196 engagements étatiques, qui j’espère structureront une dynamique vertueuse. C’est inédit. Quoi qu’il arrive, nous devons nous doter d’une organisation mondiale en charge de la gestion des biens communs.
Que pensez-vous de la campagne citoyenne poussant au désinvestissement des énergies fossiles ?
Que du bien, je la soutiens. Cela rejoint mon point de vue : sortir des énergies fossiles est prioritaire.
Avez-vous discuté avec le Président des «grands projets inutiles», tel l’aéroport à Notre-Dame-des-Landes ?
Il connaît mon opinion. C’est un investissement du siècle dernier. Dans des budgets contraints, où investir ? Dans les énergies renouvelables, la lutte contre la précarité énergétique… Doit-on sacrifier 500 hectares de terres agricoles ? Non. La cohérence se jouera sur ce type de décisions. Les choses avancent, mais pas assez vite. J’aimerais que toute la classe politique fasse le même chemin que le Président. Depuis le Grenelle de l’environnement, l’opposition est absente sur ces sujets. La France sera au centre de négociations traitant de l’avenir de l’humanité et la classe politique semble indifférente ! Elle devrait être unie. Ce qui m’afflige, c’est que les grands partis ont une production indigente sur l’environnement. Ce sont des sujets complexes. Les sous-traiter à un seul parti ou à quelques-uns dans la société ou un gouvernement, c’est aberrant.
Sauvera-t-on le climat sans changer le modèle fondé sur la croissance infinie du PIB ?
Certains considèrent qu’adapter le modèle suffira. Non, il faut changer de paradigme. Tous les outils économiques et financiers sont là. Encore faut-il s’y ouvrir. La croissance telle qu’on l’a connue ne reviendra jamais à l’identique. Une notion s’imposera : la croissance sélective. Il faudra développer certains flux, et en grand, dans l’efficacité énergétique ou les énergies propres. Et tarir progressivement d’autres flux, ceux de l’économie carbone.
Toute l’attention se porte sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. A tort ?
Nous avons baissé la garde sur les écosystèmes qui stockent du CO2 ou du méthane. La forêt part en lambeaux, océans et zones humides sont détériorés… Si nous ne les protégeons et ne les réhabilitons pas, nous n’aurons aucune chance de régler la crise climatique. Aucune.Christian Losson Coralie Schaubhttp://www.liberation.fr/monde/2015/09/09/nicolas-hulot-c-est-le-moment-de-verite_1379156

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