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Les aînés de fratrie

Par Moushette
L'OAA pour laquelle je suis bénévole fait adopter depuis très longtemps des enfants en fratrie : 2 ou 3 enfants dont l'aîné(e) a souvent autour de 8 ans à l'apparentement. J'ai donc pu rencontrer beaucoup de ces fratries sur le terrain dans les orphelinats indiens alors qu'ils attendaient leur parents, puis suivre leurs parcours une fois dans leur famille en France.
Sur le terrain, j'ai souvent observé que les aînés de fratrie avaient un sens disproportionné de la responsabilité des leurs benjamins, bien plus que les aînés que je croise dans mes quotidiens français ou indiens dans les familles biologiques. En tant que maman de 3 enfants, avec un aîné très responsable, sérieux et mature, je connais bien ce phénomène. Et je sais que ce phénomène peut aussi être très important dans les familles indiennes modestes, surtout lorsqu'il s'agit d'une fille que la mère va vite responsabiliser auprès de ses petits frères et soeurs et lui confier de nombreuses tâches de la gestion du foyer.
Mais chez les fratries en orphelinat qui ont du vivre ensemble bien des épreuve tel que leur abandon, des souffrances dans leur famille biologique, des séparations à répétition, ce phénomène est bien plus important que chez les autres enfants. Il est donc important que les familles qui adoptent des fratries connaissent ce phénomène, soient préparés à éventuellement y faire face. Ils doivent être prêts à aider cette/cet aîné(e) à lâcher ses responsabilités de "petit papa/maman" et à redevenir un enfant comme les autres, tout simplement. Cette période de transition peut être difficile et prendre du temps, car le "petit parent" peut avoir du mal à accepter de perdre ses responsabilités et à confier ses benjamins à des parents adoptifs qu'il ne connait que depuis peu de temps et en qui on n'a pas encore totalement confiance. Il peut être difficile de perdre son "pouvoir" d'autorité sur ses petits frères et sœurs, et l'aîné peut ressentir un sentiment de culpabilité de "lâcher" ses petits, voire avoir l'impression de les abandonner comme l'avaient fait précédemment leurs parents biologiques.    Cette période de transition peut prendre du temps, en passant par des conflits avec les parents, de compét' où chacun cherche à préserver son autorité, de résistance, de dé-sevrage de cette autorité qui peut aussi être grisante... Du temps, comme pour l'attachement réciproque dans l'adoption, il leur faut du temps pour y arriver, et il indispensable de comprendre qu'il faut de la persévérance et qu'il leur faudra du temps pour accepter cette nouvelle répartition des responsabilités ! Et pour y arriver, il est aussi important de se mettre à la place de cet(te) aîné(e), de comprendre pourquoi ils/elles en sont là au vu de leurs parcours et de leurs possibles épreuves. 
Mais bon comme heureusement il n'existe aucune généralité que l'on puisse appliquer systématiquement dans l'adoption, j'ai aussi pu observer une fratrie où l'aînée passait son temps à pouiller la tête de sa jeune soeur comme toute fratrie bien équilibrée et n'en n'avoir rien à péter si l'autre petit brailleur s'est cassé la figure de sa chaise ! Et j'ai aussi vu une aînée sitôt franchie la porte de l'orphelinat confier "symboliquement" la main de sa petite soeur de sa mère, tout en démissionnant de son taf de "petite mère" au même instant. On ne la plus jamais vu "gérer" sa petite soeur comme elle le faisait en orphelinat ! L'adoption, monde merveilleux des contre-exemples tordant le coups à toutes les généralités, et qui en fait tout son charme...
Je me souviens de cette petite fille de 8 ans. Belle, sublime. Avec en plus, la dignité et la grâce de ... Grace Kelly ! Oui, croiser Grace Kelly dans un orphelinat peut surprendre, pourtant c'est ce qui m'est arrivé lorsque j'ai rencontré cette pitchounette aînée de sa fratrie. Au bout de 5 minutes avec elle, j'ai vite constatée qu'elle était une petite maman pour son frère, à lui ramasser ses crayons, le rasseoir correctement sur sa chaise, lui expliquer la couleur à utiliser sur son coloriage plutôt que de prendre plaisir à faire ses propres activités. Son habitude à sacrifier ses propres plaisirs d'enfant pour pouponner le petit frère était flagrante, et je devais passer mon temps à la remettre sur son propre coloriage et à lui expliquer avec mon hindi approximatif, que non, c'est à moi l'adulte de gérer ce petit frère maladroit plutôt qu'elle qui n'est qu'une enfant. Mais peine perdue, à peine j'avais le regard ailleurs, qu'elle avait lâché son cahier et était à 4 pattes sous la table à ramasser le crayon bleu de son frère ou qu'elle lui prenait la main pour le faire bien colorier sans dépasser ou tentait de le prendre sur ses genoux pour mieux l'aider... 
Plus tard dans l'après-midi, je lui demande de me montrer son cartable avec ses cahiers d'école. Une des rares choses dont je suis certaine que ce soit la propriété non partagée de l'enfant, car dans les orphelinats tout peut être partagé : les lits, les vêtements jusqu'au sous-vêtements, les chaussures, les jouets, les médicaments... Elle me prend par la main et quitte le bâtiment où nous étions. Comme elle est plus grande, elle habite dans le bâtiment juste à côté, nous sommes donc obligés de quitter le reste de la fratrie ! Je m'installe sur le perron de son bâtiment, et au bout de 2 minutes elle revient tout fière avec son cartable. A elle, rien qu'à elle. Nous parcourons les cahiers, je m'extasie devant tout ce que je peux : dessins, coloriages, pages entières de chiffres recopiés, additions, appréciations de la maîtresse etc. Je sais que c'est si important pour ces enfants vivant en collectivité permanente, le fait que quelqu'un lui dise de temps en temps "YOU are someone special", et de se recevoir des compliments et éloges pour recharger les batteries de la confiance en soi. Utiliser son prénom, dire que "you are a very good girl", car je connais son passé, les épreuves qu'elle a enduré, et je me demande bien dans quel état est son estime de soi. Je prends des photos des pages des cahiers qui permettront aux futurs parents d'évaluer un peu ses capacités scolaires. Nous tournons ensemble les pages, elle est toute fière. Et puis...
Et puis. Subitement ses yeux se plongent dans les miens. Avec cette intensité que je connais trop bien. Elle ne parle par l'anglais, et moi je ne connais pas sa langue locale. Mais le langage des yeux, celui que je ne vois et ne pratique que dans les orphelinats et nul part ailleurs sur la planète, je le maîtrise à la perfection... Son regard me bouleverse, elle me parle, me fait des longs discours sur les lourds poids qu'elle porte sur ses épaules, elle me supplie, sans broncher, juste avec ses yeux. En une fraction de seconde le message est clair. Je pose les cahiers, lui tends les bras, et instantanément avec un grand soupir de soulagement, elle se love dans mes bras, mi- allongée comme un nourrisson. Je la berce doucement, en lui caressant les cheveux, en lui répétant inlassablement qu'elle est une good girl. C'est le soir, le soleil se couche sur le parc de l'orphelinat, les corneilles chantent dans les silhouettes sombres des arbres au dessus de nous, on entend les cloches d'un temple qui sonne, le vacarme de la grosse mégalopole dans laquelle nous sommes semble s'éloigner, tout est calme, paisible. Blissssssss...
Une "petite maman" de 8 ans vient subitement de redevenir une petite fille en manque de câlins et d'affection. Ca tombe bien, moi je suis en manque cruel de ma famille malgré tout l'amour que l'Inde peut me donner, alors je profite égoïstement de ce moment délicieux, bouleversée et envahie par les émotions et ce bonheur à l'état brut. Et en lui souhaitant surtout de redevenir vite la petite fille choyée et aimée à plein temps qu'elle mérite d'être.
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