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La gauche sociétale dans une impasse

Publié le 17 septembre 2015 par Lbouvet

Entretien au Figaro/Figarovox – 21/05/2015

Le décret sur la réforme contestée du collège a été publié au Journal officiel dans la nuit. Manuel Valls a donc décidé de passer en force sur la réforme du collège. Comment analysez-vous cette décision?

On peut l’analyser à la fois comme la volonté de clore un débat qui s’est envenimé ces dernières semaines, pas seulement contre la droite mais aussi au sein de la gauche, notamment du monde enseignant, et comme la réaffirmation presque brutale, de la part de l’exécutif, d’une autorité mise à mal.

Ce qui soulève un double problème.

D’abord parce que la décision apparaît précipitée, intervenant au lendemain de la mobilisation d’une partie des enseignants, alors même que le gouvernement, et le premier ministre lui-même, avaient quelques concessions: clarification sur les programmes d’histoire notamment, assurances sur le maintien de classes de langues…

L’autorité ne se «décrète» pas, sans mauvais jeu de mots, elle se construit et se «travaille», décision après décision, à travers la cohérence de l’action. Elle est liée, en politique, à la légitimité de celui qui l’exerce.

Ensuite, plus généralement, parce que l’autorité ne se «décrète» pas, sans mauvais jeu de mots, elle se construit et se «travaille», décision après décision, à travers la cohérence de l’action. Elle est liée, en politique, à la légitimité de celui qui l’exerce. Or celle-ci ne se résume ni à l’élection, comme on sait, ni à la simple détention institutionnelle de tel ou tel pouvoir.

Après les débats sur la famille et sur les impôts, le débat sur l’école a profondément divisé les Français. La politique de François Hollande qui se voulait plus rassembleuse et consensuelle que celle de Nicolas Sarkozy fracture au moins tout autant le pays. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

François Hollande avait en effet placé sa candidature à la présidentielle sous le signe du rassemblement des Français, autour de l’idée qu’il ne fallait pas, sans cesse, comme il le reprochait à son prédécesseur, «cliver» et mettre en tension la société. Sa personnalité, son parcours et sa «méthode» en politique apparaissaient d’ailleurs comme les garanties d’une rupture avec ceux de son prédécesseur de ce point de vue. Trois ans après, on constate que la société française n’est pas apaisée. Et que sur certains sujets, des tensions nouvelles sont même apparues.

Cela tient, d’après moi, à deux éléments.

D’une part à la radicalisation des choix du président de la République au cours de son mandat, comme ça a été le cas en matière économique notamment, à partir du «pacte de responsabilité» -même s’il y avait déjà eu, dès le début du quinquennat, un signe donné de cet accent mis sur l’économie de l’offre avec le CICE. François Hollande a ainsi donné l’impression, pendant ses deux premières années, de tergiverser et de ne pas se résoudre à choisir un «cap», à ne pas sortir de l’ambiguïté (nécessaire pour rassembler toute la gauche) dont avait témoignée sa campagne. Et puis, dans un second temps, de s’engager très rapidement dans une voie, très contestée à gauche notamment, de manière déterminée, sans qu’aucune discussion ne soit plus possible -on l’a vu avec l’émergence des «Frondeurs» au sein du PS ou encore avec le départ des Verts du gouvernement notamment.

Trois ans après, on constate que la société française n’est pas apaisée. Et que sur certains sujets, des tensions nouvelles sont même apparues.

L’autre élément-clef renvoie à l’absence de lisibilité de la méthode utilisée par l’exécutif pour «réformer». On a en effet le sentiment que selon les projets défendus (mariage pour tous, accords interprofessionnels en matière sociale, «loi Macron», réforme du collège, enjeux environnementaux…), le président et le gouvernement adoptent des méthodes à chaque fois différentes. Parfois la concertation l’emporte jusqu’à vider de leur contenu les réformes; parfois la manière désordonnée de défendre celles-ci conduit les opposants à s’organiser et à occuper largement la scène du débat public; parfois l’exécutif semble imposer son point de vue quasiment de force à sa majorité ou à une partie de son électorat; parfois le gouvernement recule devant les contestations venues de son camp ou même de la droite… Et le tout, sans que ce soit clairement indexé sur la mise en œuvre ou non des propositions du programme du candidat Hollande.

Si bien que l’on ne comprend pas sur quelle logique repose la détermination ou non de l’exécutif à propos de tel ou tel enjeu, de telle ou telle réforme. Certaines apparaissent soudain comme incontournables alors que d’autres sont purement et simplement abandonnées, quand d’autres encore sont longuement négociées.

Pourquoi, selon vous, le débat sur l’école passionne-t-il aussi intensément? Est-ce parce que cette question touche à l’identité?

L’école joue en France un rôle qui va bien au-delà de l’instruction, de la formation ou de l’apprentissage. Il s’agit d’un élément constitutif du pacte républicain. Du point de vue individuel d’abord, puisque c’est le lieu des possibles, ou du moins cela devrait l’être, pour chacun quelles que soient ses origines et identités. L’école permettant à la fois de s’élever socialement et de s’intégrer à la société française d’où que l’on vienne, socialement ou géographiquement. Collectivement, ensuite, l’école est un des rares lieux de la possibilité concrète de mettre en œuvre le principe d’égalité.

L’école joue en France un rôle qui va bien au-delà de l’instruction, de la formation ou de l’apprentissage. Il s’agit d’un élément constitutif du pacte républicain.

Les attentes sont donc considérables vis-à-vis de l’école, alors même qu’elle n’est plus le lieu central de l’accès au monde qu’elle a longtemps été pour la grande majorité des élèves.

Dans ces conditions, il est toujours délicat pour un gouvernement de s’engager dans une réforme scolaire. L’histoire politique de la République est très largement liée à la question scolaire depuis le XIXème siècle. Nombre de gouvernements ont connu des difficultés politiques à cause de l’école. Celui-ci n’échappe pas à la règle, d’autant que pour la gauche, une double contrainte sociologique et électorale vient s’ajouter à tout cela en matière éducative.

Le gouvernement en difficulté sur le plan économique en fait-il trop sur les questions dites «sociétales» ou «culturelles»?

C’est une tentation récurrente à gauche. La difficulté principale du point de vue économique et social tient à ce qu’un gouvernement de gauche peut difficilement rassembler toute la gauche sur la politique qu’il veut ou peut mener en fonction de la contrainte européenne notamment -c’est le cas de la gauche sous la Vème République depuis son accession au pouvoir. Alors même que pour gagner dans le cadre même des institutions de la Vème République, à l’élection présidentielle en particulier, il est indispensable de réunir toute la gauche -en s’opposant à toute la droite.

C’est une équation politique impossible à résoudre même si cela n’a pas empêché la gauche d’accéder au pouvoir au niveau national à quatre reprises (en 1981, 1988, 1997 et 2012).

Pour la première fois depuis 1981, la gauche arrivée au pouvoir n’a pas mis en œuvre de grande mesure sociale comparable à celles sur les retraites, le temps de travail ou encore comme le RMI en 1988.

Ce que l’on peut observer, historiquement, c’est qu’il y a eu, jusqu’en 2012, un équilibre entre les grandes mesures -qui différencient habituellement l’arrivée d’un gouvernement de gauche au pouvoir de celle d’un gouvernement de droite- et les politiques menées ensuite sur la durée du passage au pouvoir, celles-ci se pliant à des contraintes plus ou moins consenties que subissent tous les gouvernements. Or en 2012, cet équilibre historique a été rompu. Pour la première fois depuis 1981, la gauche arrivée au pouvoir n’a pas mis en œuvre de grande mesure sociale comparable à celles sur les retraites, le temps de travail ou encore comme le RMI en 1988. En lieu et place, la grande réforme symbolique de la gauche au pouvoir version 2012 a été le «mariage pour tous». Qui même si elle a été défendue comme une grande mesure d’égalité ne peut être considérée comme «sociale».

Ce qui a donné l’impression que face aux nécessités ou aux choix économiques, seules désormais des réformes dites «de société» pouvaient être susceptibles de réunir toute la gauche, au-delà des clivages économiques qui la traversent. Même si l’on s’aperçoit aujourd’hui, à propos de l’école, de la fin de vie ou de la «loi sur le renseignement», que cela ne suffit plus, que la gauche est divisée également sur des enjeux non économiques.

Votre livre, «L’insécurité culturelle» se termine par un éloge de la «République». Celle-ci est aujourd’hui évoquée à tout bout de champ à tel point que le mot semble vidé de son contenu. Dans ce contexte, la République peut-elle suffire à réparer les fractures?

Attention, soyons très clairs ici: mon «éloge» de la République comme vous dites n’est ni rhétorique, comme on le voit aujourd’hui trop souvent dans le débat public, ni nostalgique. Je ne crois pas au mythe républicain ou même à un idéal intemporel et de surplomb en la matière. Pour moi, la République est une pratique quotidienne ou du moins devrait-elle l’être. C’est ce que j’appelle le lieu du «commun» où se fabrique le projet français, ce grand dialogue national ininterrompu même s’il fut parfois chaotique qui fait de la France un pays politique avant tout, une communauté de citoyens et non une simple société d’individus, un peuple souverain et non une collection de groupes et de communautés assorties à raison de critères culturels plus ou moins communs.

Ce qui ne veut pas dire, bien au contraire, que dans cet espace du «commun», il n’y a pas de clivages et de débats. Ceux-ci s’organisent ou devraient s’organiser à partir des intérêts et des conditions de chacun notamment, afin de faire naître un contrat social sur les contours et les formes concrètes de l’égalité.

Pour moi, la République est une pratique quotidienne ou du moins devrait-elle l’être. C’est ce que j’appelle le lieu du «commun» où se fabrique le projet français, ce grand dialogue national ininterrompu même s’il fut parfois chaotique qui fait de la France un pays politique avant tout.

Bien évidemment, tout ceci requiert une certaine exigence à la fois dans son comportement civique et dans la manière de faire valoir ses intérêts dans l’espace public. Ainsi, par exemple, pour pouvoir bénéficier de droits individuels étendus et de la garantie collective de ceux-ci, faut-il accepter de participer à ce «commun»: non seulement en participant à la vie publique comme citoyen mais en acceptant que tel ou tel aspect de ce que l’on est, de notre «identité» (qui est faite rappelons-le de multiples critères et éléments), ne soit jamais surdéterminant dans l’attitude que l’on a vis-à-vis des autres citoyens. Bref, de pouvoir être considéré par les autres comme un égal et de pouvoir considérer les autres comme des égaux, sans que les différences multiples qui nous caractérisent ne créent de distinction en droit.

L’invocation permanente de la République, sans qu’on sache exactement ce que cela implique et surtout sans cohérence ni dans les principes ni dans l’action publique ni dans le comportement individuel, ne permet pas de répondre aux défis auxquels fait face la société française aujourd’hui. En revanche, une forme de républicanisme concret, appliqué si l’on veut, dont le principe serait décliné dans les différentes politiques publiques et surtout dont l’exigence se retrouverait dans chaque discours et argument dans le débat, permettrait sinon de résoudre les fractures françaises du moins de nettement améliorer la possibilité d’y trouver des remèdes. Ce qui est déjà beaucoup.


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