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Gauche et islam : la fracture laïque

Publié le 17 septembre 2015 par Lbouvet

Entretien au Figaro/Figarovox – 25/06/15

FIGAROVOX. – Ce lundi, à l’initiative de Jean Glavany, député socialiste et défenseur de la laïcité, s’est tenu à l’Assemblée nationale un débat intitulé «République et islam, ensemble, relevons le défi», où le président de l’Assemblée nationale, Claude Bartolone, et Manuel Valls ont prononcé un discours. La question de la laïcité divise profondément la gauche. Comment l’expliquez-vous?

Comme en matière économique et sociale, le PS, comme l’ensemble de la gauche, est profondément divisé sur les questions liées à la laïcité, et plus largement à ce que l’on appelle aujourd’hui, de manière symptomatique, le «vivre ensemble». Cette division n’a plus grand chose à voir en revanche, contrairement à ce que certains essaient de faire croire, avec celle que l’on rencontrait au début du XXème siècle au moment du vote de la loi de 1905, entre partisans d’un compromis (celui qui sera trouvé par Aristide Briand avec l’appui à l’Assemblée nationale de Jean Jaurès) et partisans, à la Emile Combes, d’une laïcité intransigeante vis-à-vis de l’Église catholique.

«Il ne s’agit pas, à gauche du moins, d’un combat entre ceux que l’on appelle péjorativement les «laïcards» et ceux qui seraient des «pragmatiques».»

Aujourd’hui en effet, il ne s’agit pas, à gauche du moins, d’un combat entre ceux que l’on appelle péjorativement les «laïcards» et ceux qui seraient des «pragmatiques». Il s’agit d’une opposition, de plus en plus marquée, entre les partisans d’une forme d’acceptation de la présence de l’identitaire (sous les traits religieux) dans l’espace public, dans la logique québécoise des «accommodements raisonnables», et ceux du maintien d’une séparation marquée entre l’espace public et les multiples identités, intérêts, expressions, etc. qui occupent l’espace privé. En clair, d’une distinction entre le citoyen et l’individu. Régis Debray utilisait récemment une belle formule qui caractérise bien cette position: «le citoyen, c’est l’homme sans étiquette».

Aujourd’hui, c’est d’abord et avant tout à propos de l’islam que se fait cette distinction -comme en témoigne le titre du colloque que vous citez-, même si elle est tout aussi pertinente au regard des autres religions. C’est le cas compte tenu à la fois du contexte géopolitique depuis une quinzaine d’années et des questions soulevées au sein de la société française par le développement de certaines pratiques religieuses (alimentaires et vestimentaires en particulier) et, bien sûr, par la radicalisation de certains discours religieux, sans oublier les dérives terroristes. Les partisans d’accommodements de la laïcité avec le développement d’un nouveau fait religieux lui accolent le plus souvent un adjectif pour montrer leur «esprit d’ouverture» ou leur bonne foi. On rencontre ainsi depuis quelques années, une «laïcité positive» ou une «laïcité inclusive», sans que cela aide d’ailleurs, en général, à mieux la définir. Leur argument principal étant que l’islam ne serait pas une religion comme les autres, du moins pas comme le christianisme et le judaïsme, que ce soit en raison de son absence sur le territoire métropolitain en 1905 au moment du vote de la loi ou en raison du fait que ce serait, comme l’a expliqué récemment Emmanuel Todd, «une religion de dominés».

«Les partisans d’accommodements de la laïcité avec le développement d’un nouveau fait religieux lui accolent le plus souvent un adjectif pour montrer leur «esprit d’ouverture» ou leur bonne foi. On rencontre ainsi depuis quelques années, une «laïcité positive» ou une «laïcité inclusive.»»

En face, le plus souvent, la laïcité sans adjectif, et je dirais même sans adjuvant, est défendue et promue comme un des principes organisateurs fondamentaux de la société française à travers l’expérience républicaine. Dans cette perspective, les musulmans ne peuvent être considérés comme un bloc ou comme des individus «à part» dans la société, ne serait-ce que par respect pour la liberté de conscience de chacun d’entre eux. Ce qui implique qu’ils doivent être traités à égalité avec les autres citoyens, qu’il s’agisse de leurs droits ou de leurs devoirs.

En 2013, Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité avait déclaré: «La France n’a pas de problème avec sa laïcité». Les faits lui ont-ils donné tort?

Je dois avouer qu’à l’époque, lorsque j’avais entendu cette phrase, je ne l’avais pas comprise. Que voulait dire exactement Jean-Louis Bianco? Voulait-il minimiser les attaques lancées par certains (en religion ou en politique) contre la laïcité? Mais alors les polémiques autour du terme lui-même, et les tentatives de redéfinition de son contenu pour assouplir la frontière entre espace public et espace privé, sont-elles de simples vues de l’esprit? Ou voulait-il plutôt affirmer que le principe même de laïcité est assez fort pour résister à toutes les attaques qu’il subit?

Dans le premier cas, c’est évidemment faux: il y a bel et bien aujourd’hui des attaques contre la laïcité, et contre celles et ceux qui la défendent et la promeuvent. Or le rôle de l’Observatoire que préside Jean-Louis Bianco devrait être de soutenir activement défenseurs et promoteurs. Dans le second, on serait tenté de soutenir cette affirmation, à condition bien sûr que le principe soit réaffirmé sans ambages, que l’absence de problème avec la laïcité soit une revendication de son caractère incontournable dès lors que l’on parle, publiquement, de religion.

Pour Jacques Julliard, il y a aujourd’hui à gauche, «des «laïcs-mais», et à droite, des «laïcs-désormais», des lanceurs d’alerte contre l’«islamophobie», comme Emmanuel Todd et Edwy Plenel d’un côté et, de l’autre, des personnes qui veulent transformer la laïcité en machine de guerre, non contre l’islamisme -ce serait légitime-, mais contre les musulmans. Partagez-vous son point de vue?

«Réduire le débat sur la laïcité entre cette gauche de l’accommodement, et donc de l’aveuglement, et une droite de la stigmatisation, et donc du rejet, des musulmans, conduit à vider la laïcité de son sens.»

Je partage totalement le point de vue de Jacques Julliard. À gauche, les «laïcs-mais» sont les mêmes que ceux qui ont dit, après les attentats de début janvier, «liberté d’expression mais» par exemple. Cela va des partisans d’accommodements raisonnables à ceux que vous avez cité, qui voient dans les musulmans (sans distinction visiblement) les nouveaux «damnés de la terre». On soulignera au passage, l’étrangeté de la chose du point de vue du marxisme lui-même, dont se réclament encore parfois certains en la matière; confondre une religion et une classe relève, au mieux, de la mauvaise foi.

D’autant que réduire le débat sur la laïcité entre cette gauche de l’accommodement, et donc de l’aveuglement, et une droite de la stigmatisation, et donc du rejet, des musulmans, conduit à vider la laïcité de son sens. Et pis encore à la délégitimer aux yeux de nos concitoyens, quelle que soit leur religion. C’est pourquoi, précisément, il est essentiel qu’une parole laïque claire et commune puisse se faire entendre.

Comment expliquez-vous que la laïcité qui a longtemps été une valeur de gauche soit aujourd’hui récupérée par une partie de la droite et pas le FN? Peut-on parler de capitulation?

Outre l’intérêt que peuvent y trouver la droite et le FN, leur habileté à le faire, et la démagogie voire les mensonges que cela suppose, il me semble que c’est d’abord à gauche que l’on doit chercher les raisons d’une telle évolution. Il y a deux éléments qui expliquent, à mes yeux, ce glissement.

Le premier, c’est une forme de capitulation en effet, celle des trente dernières années, qui a vidé la gauche à la fois de l’exigence d’émancipation sociale et de l’exigence républicaine qui l’avaient pourtant constituée historiquement. Une fois arrivée au pouvoir, la gauche a été confrontée à des choix pratiques et doctrinaux (sur l’Europe notamment) qui l’ont conduit à délaisser progressivement le peuple comme instance souveraine, sociale et nationale; à favoriser philosophiquement l’individu plutôt que le citoyen et le travailleur, et pratiquement, des groupes-cibles de politiques publiques et électoraux pré-constitués.

La seconde, c’est ce que l’on pourrait appeler la «haine de soi», à gauche, liée à l’expérience coloniale en particulier, qui a conduit depuis le tournant des années 1960-70 à faire des anciens ressortissants des colonies de l’Empire français, surtout à partir du moment où ils ont émigré dans l’ancienne métropole, les nouveaux «damnés de la terre». Et de les substituer ainsi à la figure, classique, de l’ouvrier ou du travailleur comme seul sujet légitime désormais du processus historique d’émancipation. Cette évolution, à la fois politique, sociale et intellectuelle, a rencontré la première. Et la combinaison des deux a abouti à la situation que l’on connaît aujourd’hui. Dès lors, le FN, en particulier, joue sur du velours quand il s’érige en ultime défenseur à la fois de la laïcité et du peuple dans toutes ses dimensions.

«Une fois arrivée au pouvoir, la gauche a été confrontée à des choix pratiques et doctrinaux qui l’ont conduit à délaisser progressivement le peuple comme instance souveraine, sociale et nationale; à favoriser philosophiquement l’individu plutôt que le citoyen et le travailleur, et pratiquement, des groupes-cibles de politiques publiques et électoraux pré-constitués.»

Comment trancher cette question? L’idée d’une charte de la laïcité vous paraît-elle intéressante?

Quand on en vient à penser rédiger une charte, c’est que l’on a déjà perdu la bataille. La laïcité ne se décrète pas, ce n’est pas simplement une norme juridique, c’est un état d’esprit et un lien qui se tisse au quotidien entre les citoyens. Elle doit procéder, aujourd’hui plus que jamais, d’un mélange d’ambition intellectuelle, de pédagogie politique et de mobilisation sociale si l’on veut revenir à quelque chose de commun, de partagé, et pas seulement à des incantations et à des images d’Epinal. Et c’est à gauche, par la gauche, que cela doit d’abord se produire, pour les raisons dites juste avant.

L’ambition intellectuelle, c’est de toujours repartir de la laïcité comme principe d’organisation de l’espace public -un espace distinct en contenu comme en pratiques du privé. Dans l’espace public, les identités culturelles, religieuses en particulier, n’ont pas d’objet, en ce qu’elles ne peuvent produire de «normatif». Il est de la responsabilité de chaque citoyen, et plus encore de ceux qui ont comme fonction sociale ou comme profession d’animer le débat public, de défendre ce principe simple de séparation, de distinction des ordres public et privé, d’en montrer à chaque occasion l’importance.

«La laïcité ne se décrète pas, ce n’est pas simplement une norme juridique, c’est un état d’esprit et un lien qui se tisse au quotidien entre les citoyens.»

La pédagogie politique est la responsabilité des élus qui doivent par leur parole, leur comportement et leur action faire vivre la laïcité. En s’interdisant, par exemple, de courtiser ou de flatter telle ou telle «communauté religieuse», en établissant à leur tour une séparation stricte entre leur activité publique et leurs éventuelles préférences ou croyances. Les politiques publiques elles-mêmes devraient pouvoir être évaluées à cette aune également, bien plus qu’elles ne le sont aujourd’hui.

Mais tout cela n’est rien et ne peut déboucher si l’ensemble de la société ne prend pas en charge cette exigence laïque, si chaque citoyen ne place pas au-dessus de ses différences et préférences individuelles ce qu’il a de commun avec les autres. Dans un tel cadre, la revendication qui voudrait voir reconnue et mise en avant, dans l’espace public, telle ou telle identité spécifique, comme la foi religieuse et les pratiques qui y sont liées, n’est pas acceptable. En retour, l’espace public doit être celui d’une stricte égalité d’accès de tous aux ressources et protections qu’il offre à chaque citoyen, sans aucune distinction d’aucune sorte. La lutte sévère et attentive contre toutes les formes de discriminations est le pendant de l’exigence de la citoyenneté. Il est indispensable de le rappeler.


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