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Le crowdsourcing sonne-t-il le glas du salariat ?

Publié le 21 septembre 2015 par Pnordey @latelier

Le crowdsourcing pour les micro-tâches fut initié il y a 10 ans avec la création d’Amazon Mechanical Turk. Aujourd’hui, cette nouvelle forme de travail séduit à la fois les particuliers et les entreprises. Doit-on pour autant entrevoir la fin des contrats de travail traditionnels ?

Rappelons en préambule que par crowdsourcing, on entend le fait de mobiliser l’intelligence d’un très grand nombre de personnes, la foule, pour réaliser des missions sous-traitées par des entreprises, des organisations ou encore des particuliers. Le crowdsourcing est aujourd’hui présent dans tous les secteurs – retail, automobile, artistique et même dans le domaine des micro-tâches, ces travaux réalisés rapidement et requérant peu de compétences.    La première manifestation du crowdsourcing pour les micro-tâches remonte à la sortie en 2005 de la plateforme Amazon Mechanical Turk – une référence au célèbre canular de la fin du 18e siècle. Le contexte économique tendu pour les particuliers et le besoin d’optimisation rapide pour les entreprises n’ont fait que renforcer ce qu’on pourrait définir comme une forme de travail complémentaire, voire une nouvelle forme de travail à part entière.   Amazon Mechanical Turk, initié en 2005, a lancé le crowdsourcing pour les micro-travaux                                                                                                                 Interface d'Amazon Mechanical Turk

Des micro-tâches peu rémunératrices que la machine ne peut réaliser

Concrètement, ces petites missions peuvent consister en de la modération, de la transcription de sons, de la traduction de courts textes ou encore de la catégorisation de données, du tagging, du dé-doublonnage de bases de données, de l’extraction et de la digitalisation d’information depuis un support physique (dans la construction d’un site de vente en ligne) mais aussi de la simple recherche et vérification de données sur le web (horaires d’ouverture, etc.).   Exemple type : sur Amazon Mechanical Turk (AMT), on peut se voir proposer de trouver l’URL d’une image correspondant à une description de boisson alcoolisée. Pour cette tâche auquel l’offreur alloue 5 minutes de temps, le chasseur de « HITs » (Human Intelligence Tasks ou les tâches réalisées par l’intelligence humaines selon les termes d’Amazon) sera rémunéré 0,04 $. À noter que si la tâche n’est pas effectuée dans le temps imparti, la mission est automatiquement remise sur le marché.   Depuis AMT et son million d’utilisateurs dans le monde, les exemples d’entreprises qui ont fait du crowdsourcing pour les micro-tâches leur cheval de bataille se sont multipliés et leur positionnement peut légèrement varier de celui du géant du web. Clickworker, une entreprise allemande, en fonctionnement depuis 2007, repose sur un concept similaire, la mise en relation d’une communauté de workers et d’entreprises pour la sous-traitance de micro-travaux. Son interface est pourtant plus travaillée, l’accent est mis sur la qualité des services fournis par les workers, dans l’espoir d’attirer des clients de taille critique ? Le succès semble pour le moins au rendez-vous. Clickworker concentre aujourd’hui 700 000 membres présents dans 136 pays et compte des clients aussi prestigieux que Groupon, Honda ou Paypal.     Sur le territoire français, l’acteur principal s’appelle Foule Factory. D’ailleurs la start-up n’œuvre que pour des missions en français et met un point d’honneur à rappeler que ces « fouleurs » se voient défrayés de 10 € par heure minimum, « en fonction de la complexité et de l’urgence » des projets, comme il l’est précisé sur son site internet. Un traitement de faveur en comparaison des offres à dénicher sur AMT, si bien qu’il faut d’ailleurs maintenant patienter sur une liste d’attente pour rejoindre la communauté. « On se différencie par le prix, et on est en adéquation avec ce que l’on fait en France en matière ‘d’outsourcing à faible valeur ajoutée’ », explique Daniel Benoilid, co-fondateur et CEO de Foule Factory, dans une interview accordée à « Regards sur le Numérique ».   La rémunération de ces plateformes se base sur un système de commissions. Pour AMT, les 10 % qui n’avaient pas bougé depuis leur lancement se sont récemment transformés en 20 % du montant de la récompense offerte au « worker ». Foule Factory s’aligne avec 20 % également. Les sites mettent à disposition des clients-entreprises un « self-service » pour les travaux basiques. Le commanditaire s’occupe de poster lui-même le détail de la mission sur le site et fixe la rémunération qu’il souhaite. Chez Clickworker, pour certaines tâches, le prix est fixé. C’est le cas de la production de contenu pour site web – la rémunération dépend du nombre de mots et mots clés à faire apparaître. Quand la requête est plus complexe mais aussi plus conséquente, les commanditaires sont invités à entrer en contact avec l’équipe commerciale pour se voir proposer un devis en conséquence.  

La frontière floue entre le concept de travail à proprement parler et la notion de contribution

Pour les membres de ces communautés, l’avantage réside dans la liberté offerte par les plateformes de crowdsourcing. Comme sait le mettre en avant AMT en première page de son site, le contributeur peut travailler depuis chez lui, en toute flexibilité donc quand il le souhaite. De surcroît, le travail bien fait paie puisque que les « workers » peuvent devenir « masters » à mesure qu’ils accumulent des tâches accomplies rapidement, avec succès, et reconnues comme telles.   On aurait presque l’impression qu’Amazon confronte les potentiels désavantages du travail en bureau traditionnel (horaires de travail contraints, lieu de travail fixe, etc.) pour faire la promotion de son turc mécanique. Mais est-ce pour autant une forme de travail comparable qui rivaliserait avec le contrat classique de salariat ?   La frontière n’en reste pas moins floue. Cette forme de travail contemporaine qui n’est pas sans rappeler les calculateurs humains des siècles passés, gêne, non pas par son apparente modernité, en dehors de notre conception classique du travail, mais parce que les contributeurs, qui n’ont certes pas de devoirs vis-à-vis de la plateforme elle-même ou de l’entreprise commanditaire, ne semblent pas avoir de droits non plus. Les membres de ses communautés ne disposent pas de contrat de travail. D’ailleurs, le mot « travail » est rarement employé. On parle à la place de contribution ; de récompense ou défraiement et non de salaire ou rémunération. Face aux voix qui s’élèvent pour dénoncer une forme de travail dissimulé, les plateformes répondent que la participation du contributeur est libre, volontaire. Celui-ci n’est en effet nullement contraint de réaliser un minimum d’heures ou un minimum de missions. Aussi, il n'est pas manifestement en mesure de dégager de revenus comparables à un salaire.  Les « fouleurs » par exemple ne peuvent accumuler plus de 3 000 € par an, soit 250 € par mois. Ces plateformes seraient donc potentiellement génératrices de compléments de revenus pour leurs membres, rien de plus.  

Le crowdsourcing pour les micro-tâches, nouvelle forme de travail ?

Externaliser des micro-travaux via la foule, nouvelle opportunité pour les entreprises, nouvelle source de revenus pour les particuliers  

Intéressant d’observer cette nouvelle forme de travail au travers du prisme des actifs de demain. En effet, la génération Z, les 15-20 ans, inquiète tant elle aurait une forte tendance à vouloir bouder l’entreprise classique et l’image qu’elle véhicule : trop cadrée, trop rigide. De quoi mettre de l’eau dans le moulin du crowdsourcing pour les micro-tâches ! Cependant, ce ne sont pas que les micro-missions qui se voient sous-traitées via le crowdsourcing aujourd’hui mais des projets bien plus exigeants en matière de temps et de compétences.  Le succès d’acteurs tels que Creads pour la création de supports graphiques ou Keego pour la traduction de textes en sont la preuve. Pourquoi, en tant qu’entreprise, disposer de son propre service de traduction ou dépendre d’un seul prestataire quand on peut s’adresser au plus grand nombre, se voir livrer un service de qualité très rapidement tout en bénéficiant de prix ultra-compétitifs. Sans oublier l’absence de bureaucratie.

Plus loin encore, Heetch, Airbnb, Drivy et tant d’autres viennent véritablement transformer les particuliers qui sont membres de ces communautés en des entrepreneurs à part entière, libres d’employer leur capital et leurs compétences comme ils le souhaitent. Comme appuie Pierre Calmard, dirigeant de l'agence digitale iProspect : « Le salariat au sens traditionnel est une notion qui est en train de mourir lentement. Il faut se préparer à cette grande modification. Demain, je pourrais très bien disposer de moyens de subsistance, effectuer un vrai travail tout en n'étant pas salarié. À la place, je peux être chauffeur Uber, mettre ma maison sur en location sur Airbnb, échanger ma force de travail sur des plateformes communautaires. Et pourquoi ne pas imaginer devenir professeur ou maître de conférence par le biais de ces mêmes plateformes »*.   Avant d’enterrer le salariat pour de bon et d’ouvrir la grande parenthèse des droits de ces travailleurs – qui n’en sont pas vraiment, le crowdsourcing permet peut-être aujourd’hui d’offrir une forme de flexibilité et de liberté à tout particulier en quête de fins de mois plus heureux.  

*Propos recueillis par Guillaume Scifo


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