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Quinze ans de photos

Publié le 21 septembre 2015 par Tetue @tetue

De retour de vacances, comme souvent, je trie mes photos. C'est devenu un rituel, comme une façon de prolonger l'été, mais aussi de préparer la rentrée, le dernier dimanche qui précède. Inévitablement, je remonte le temps, jusqu'à la dernière fois, et c'est finalement toute l'année écoulée que je trie. Jeter aux oubliettes, garder... bref, ranger le passé pour faire place à la suite. Préparer l'année à venir.

Je viens de revendre mon appareil photo, parce que je n'utilise plus que le smartphone qui, plus léger, m'accompagne partout. C'est donc lui que je vide dans l'ordi. Mais ça ripe cette année, le logiciel photo ayant changé lors de la dernière mise à jour du système [*], bousillant tout mon classement antérieur... C'est donc 15 années de photos que je trie. Le dimanche suivant, j'y suis encore...

Ce faisant, j'en envoie quelques unes en cartes postales, directement depuis le smartphone, aux ami·e·s que cette plongée dans les albums photos me remémore avec tendresse. J'opère quelques belles sélections, que j'hésite toujours à imprimer en album papier... pour qu'ils prennent la poussière dans mes étagères ? Je les synchronise plutôt, pour les garder en poche, toujours avec moi, dans le smartphone. Quinze ans de vie, résumés en quelques images choisies : beaucoup de bons moments, d'êtres chers, certains aujourd'hui disparus...

Mais mon vieux smartphone foire sa synchro, prétextant que l'espace de stockage est saturé. Puis il décrète qu'il en a ras le disque et fait le vide, effaçant toutes les images, mais aussi toute ma bibliothèque musicale !

Râh, mes photos !

Pas de panique : elles sont heureusement intactes et bien rangées sur l'ordinateur qui reste ma sauvegarde de référence. Parce que nan, je ne mets rien dans le cloud. Pas confiance. Dimanche soir, j'éteins tout ça, décidée à passer chez le revendeur après ma semaine de travail, avec toute ma petite ménagerie informatique sous le bras, pour régler ce problème de synchronisation et envisager de changer les vieilleries. Ce qui me chagrine, c'est de n'avoir pas fini d'envoyer mes jolies cartes...

Le lendemain soir, me rendant au théâtre, un voisin m'appelle : " tu as été cambriolée ". Que fait ce drôle de mot dans une phrase qui m'est adressée ? Je pense à cabriole, cambrousse bariolée... J'image un personnage de BD vêtu de noir, cagoulé, grimpant à la gouttière, armé d'un pied de biche... Ça ne m'empêche pas d'être à l'heure, me dis-je, la pièce va commencer. Je ne percute qu'en second temps, quand il ajoute : " ta porte est défoncée. La police va arriver. "

Merde, mon ordinateur !

Je suis à une heure de chez moi. Une heure pour cogiter. Scanner mentalement tous les contenus de mon ordinateur, essayant d'estimer la perte. Je bénis mes bonnes habitudes : mon code est comité sous Git, tous mes écris sous IMAP... Ouf, tout n'est pas perdu ! Paradoxalement, ce sont les choses les plus personnelles, celles du fil de la vie, les sons, les images, les projets, les gestations et autres petits riens, que je n'ai jamais songé à sauvegarder. Aïe !

Les portes du palier sont fracturées. Ils n'ont pris que l'ordinateur, mais c'est ce qui fait le plus mal. Ils n'ont rien touché d'autre. Faut dire, c'est un tel bazar chez moi, en ce retour de congés, que ça les a découragés. Rien n'a bougé : même la poussière est intacte. Une frappe chirurgicale, là où ça fait mal. Ah si : ils ont ouvert toutes les boîtes, à la recherche de quelque objet de valeur, de bijoux... Pareil chez mes voisins. Mes voleurs ont du être déçus : je n'aime pas l'or. C'est trop vulgaire. Mes bijoux sont de joyeuses breloques. Les possessions matérielles ne m'intéressent pas. Mes biens les plus précieux sont immatériels. Ce sont des souvenirs, des images, des musiques, des textes, des programmes, des liens... Ils prennent peu de place : quelques gigaoctets sur le disque dur. D'une valeur inestimable. Volatilisés.

Pschitt !

Je suis effondrée. Quinze ans de vie. Je ne sais pas comment je vais m'en remettre. Que l'on pénètre chez moi, passe encore. Mais toucher à mon ordinateur personnel, c'est toucher à l'intime. C'est le contraire pour mes voisins, que le vol de leur informatique ne semble pas affecter, bouleversés qu'ils sont par la violation du domicile, se demandant comment des gens osent faire ça, s'introduire chez autrui. La faim pousse à tout, me dis-je, en chantonnant comme Brassens, dans ses Stances à un cambrioleur : Ce que tu m'as volé, mon vieux, je te le donne [...] D'ailleurs moi qui te parle, avec mes chansonnettes, Si je n'avais pas dû rencontrer le succès, J'aurais tout comme toi, pu virer malhonnête, Je serais devenu ton complice, qui sait ?

Ma bécane, je la leur donnerai, si seulement je pouvais en récupérer le contenu ! Plus encore que la machine, plus encore que la perte que je ressens, pire est la fuite de données que concentrent nos terminaux : tous mes contacts, tous mes accès, notamment à mes comptes bancaires, bref toutes mes données personnelles... se baladent quelque part dans Paris. Je me sens traînée à poil par les rues...

Minuit. Le serrurier est passé. Je peux de nouveau fermer ma porte. Rentrer chez moi. Avec la consigne de ne rien toucher avant le passage de la police scientifique. Avez-vous déjà essayé de vivre chez vous sans contact ? Grml ! Impossible de dormir, pile à l'endroit où les cambrioleurs sont passés, puisque l'ordinateur était resté négligemment posé à côté de mon oreiller.

Le lendemain, dépôt de plainte, déclaration de sinistre, assistance informatique et autres démarches... me font réaliser que nous avons bien de la chance dans notre malheur, d'être ainsi pris en charge. Si je n'ai aucun raisonnable espoir de retrouver mon ordi, celui-ci, maintenant verrouillé à distance, est désormais inviolable. Mes données sont irrécupérables. Ma vie privée est préservée. Ça va mieux. Le problème n'est plus que matériel, ce que l'assurance indemnise. Puis les beaux gosses de la police scientifique passent relever les empreintes en déposant de la poudre noire avec leurs pinceaux, comme dans les films. Sauf qu'il n'y a pas de cadavre. Je suis saine et sauve. Finalement tout va bien. L'occasion d'un nouveau départ, me glissent les bienveillantes voix de l'amitié. J'entame donc un grand ménage, donne ce qui m'encombre encore inutilement, expédie les affaires traînantes, et fais place nette.

Sans mon ordinateur, ne me reste plus que ce qui est publié en ligne. Quelques photos sur Flickr, quelques dessins et croquis sur ce blog... Me reste ce que je vous ai partagé au fil du temps. Des miettes à ramasser sur les chemins de l'amitié, pour reconstituer le puzzle. Ou pas. Des photos, j'en prendrais d'autres. Pour un peu j'en remercierais mes voleurs de m'avoir recentrée sur le plus important. Car tout compte fait, de ces quinze années d'images l'essentiel me reste en mémoire. Le cœur n'a pas besoin de disque dur.


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