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Ni le Ciel ni la Terre, de Clément Cogitore

Par La Nuit Du Blogueur @NuitduBlogueur

Note : 4,5/5 

Il est malheureusement devenu rare que, pour son premier film, un réalisateur affiche l’ambition double de conter un récit haletant et bien écrit en lui associant une recherche formelle exigeante. Ni le Ciel ni la Terre est pourtant de ces premiers films qui impressionnent d’emblée, au-delà du simple exercice de sortie d’école. Cumulant une mise en scène formaliste fondée sur le point de vue et un récit qui ose osciller entre réalisme guerrier et envolées mystiques, ce premier long-métrage de Clément Cogitore, d’abord passé par les arts plastiques, impose d’ores et déjà un nouveau nom à suivre.

© Diaphana Distribution

© Diaphana Distribution

En Afghanistan, non loin de la frontière avec le Pakistan. Quelques soldats français attendent, dans un désert rocailleux, la relève. Contacts difficiles avec les paysans locaux et heurts violents avec les Talibans cachés dans la montagne rythment le quotidien. Jusqu’à ce que deux soldats disparaissent sans laisser de traces, forçant les autres à enquêter pour lever le mystère.

Malgré un argument de départ qui laisse attendre un film de guerre « à la française », Ni le Ciel ni la Terre n’en fait pourtant qu’un prétexte pour interroger le comportement de ses personnages volontairement placés dans une situation d’entre-deux : entre deux pays (sur la frontière), entre deux cultures (l’Occident rationnel et l’Orient superstitieux), entre deux mondes enfin. Ces personnages que le conflit a isolés, ce sont d’abord les soldats : quelques têtes montantes du cinéma français que l’on reconnaîtra aisément, gravitant autour du capitaine Antarès Bonassieu, incarné avec finesse par le très éclectique Jérémie Rénier. De la petite bande d’acteurs-soldats aux paysans et aux Talibans, certes plus effacés mais aux interventions remarquables, tous jouent avec modestie et subtilité leur part dans l’enquête mystérieuse qui se trame séquence après séquence dans le dédale des montagnes afghanes.

Car le personnage principal du film demeure le décor, ce désert rocheux qui avale presque littéralement les êtres. Dès le premier plan, qui accuse l’isolement du campement d’où s’échappe en louvoyant un chien, le décor se définit comme un terrain propice à la rêverie mystique. On peut s’y cacher (les Talibans), et on y disparaît sans crier gare. Littéralement lieu-frontière, ce désert l’est aussi sur le plan symbolique, tant on se trouve ici face à une quasi négation de la vie, et les disparitions pourraient laisser supposer une sorte de « vengeance » du décor, dévorant ces hommes aventureux qui n’ont rien à faire là.

Dans ce décor désertique et déserté où disparaissent un à un les hommes, la question est  bien de savoir voir, malgré les rochers, malgré la poussière, et malgré la nuit. L’ensemble du film est construit sur le problème – épineux – du point de vue, défi évidemment hautement cinématographique que Clément Cogitore a habilement relevé pour narrer cette quête sur fond de suspicion (les disparitions sont-elles l’œuvre des Talibans ? des paysans ? d’Allah, reprenant, selon une superstition locale, les hommes qu’il a lui-même placés sur la terre ?), mais aussi pour fournir un travail formel impressionnant. La mise en scène a en effet su trouver dans les appareils militaires dernier cri une grande beauté plastique qui ajoute au mystère ambiant et contribue à l’ambivalence générale : caméras thermiques, visions infrarouges… Ce souci des soldats de tout le temps voir pour croire constitue l’enjeu du film, qu’un gamin du village voisin viendra rappeler : ce n’est pas parce que l’on ne voit pas quelque chose que la chose n’est pas là.

© Diaphana Distribution

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Posant en permanence, tant dans son récit que dans sa forme, la question de ce qu’il est permis aux hommes de voir, le film en profite pour jouer de sa propre condition d’oeuvre « à voir » : le cinéma se fait le complice de notre paranoïa, la caméra restant par exemple solidaire de Kévin Azaïs lors d’un long plan fabuleux – au sens propre – pendant lequel disparaît, sans que nous-mêmes ne puissions nous en rendre compte, le collègue du jeune homme interloqué.

Le film est ainsi construit sur le point de vue direct des soldats (caméra subjective, fluidité des mouvements de caméra portée lors des séquences de combat et de tension) et sur une sorte de vision qu’on est tenté de qualifier, la superstition ayant peut-être pris le dessus, de « supérieure » voire de transcendantale (plans fixes cadrant patiemment la montagne, quelques plans de vision nocturne sans explicitation du point de vue). L’ensemble de la mise en scène témoigne d’un grand souci de rigueur (et de beauté !) formelle devenue trop rare dans les premiers films, souvent timorés.

De ces points de vue qui n’offrent pas de réponse décisive, le film tire la subtilité de son personnage principal, progressivement conquis par le doute. S’il fallait à tout prix « classer » le film, c’est peut-être le terme « thriller psychologique » qu’il faudrait choisir. Le scénario a d’ailleurs été écrit en collaboration avec Thomas Bidegain, qui a notamment travaillé sur les derniers films d’Audiard et le Saint Laurent de Bonello.

Le film impose en tout cas sa tonalité élégiaque, donnant presque la quête comme perdue d’avance : les disparus sont plutôt des absents, qui interrogent notre propre rapport à l’inexpliqué. C’est d’ailleurs l’un des sujets qu’aborde le film : celle de l’opposition entre l’ancestral et le moderne, entre deux cultures qui supposent deux rapports au monde différents, sans qu’aucun « juste » choix lénifiant ne soit imposé par le récit. Entre l’irrépressible besoin des soldats de réagir rationnellement aux disparitions et l’attitude superstitieuse des paysans locaux, le film ne choisit pas son camp, jouant de cette indécision entre l’ancien et le moderne jusque dans sa bande-son, qui fait s’alterner la viole de gambe et la musique électronique.

© Diaphana Distribution

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On ne dévoilera pas ici l’issue de cette quête aux confins de l’Afghanistan et de la rationalité – un choix final d’ailleurs fort habile et téméraire, tant il s’inscrit dans la continuité des exigences du film. Et malgré quelques choix discutables (le placement des musiques extradiégétiques), on peut parier qu’à coup sûr le spectateur se laissera à son tour absorber jusqu’à la superstition archaïque par cette quête en plein désert. 

Alice Letoulat

Film en salles à partir du 30 septembre 2015


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