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Bugs dans la Matrice : comment le web peut reconfigurer (ou non) notre civilisation

Par Sergeuleski

   Un exposé de Guillaume Cazeaux sur AgoraVox qui fête ses dix ans cette année ; Agoravox est un agrégateur qui permet la rencontre en un même lieu de pratiquement toutes les opinions imaginables, la confrontation des analyses les plus discordantes.

   Introduction :

   «  Qu'est-ce que l'Internet nous a apporté en termes de démocratie ? La question a pu très légitimement nous préoccuper dans les premières années du Web 2.0, tant l’innovation technologique était majeure et laissait présager un impact politique tout aussi majeur. À la vérité, et après certes bien des remous sur la Toile, l’avancée démocratique s’est avérée fort minime.

La question de la démocratie, récurrente lorsque l’on évoque l’apport politique de l’Internet, viserait ainsi peut-être à côté de l'essentiel. Une série ininterrompue de bugs dans la matrice, la nôtre, la vôtre, qui brisent les représentations communes, agitent des myriades de citoyens soucieux et créateurs, reconfigurent dans une certaine mesure la hiérarchie des sources d’autorité. Et si le web préparait, de manière souterraine, la mue d'une civilisation à bout de souffle ? »

   Extraits :

   Le web a réveillé de nombreux citoyens assoupis, « anesthésiés », dixit Neil Postman, sous l’emprise de la télévision. Non pas certes sur le seul thème de la démocratie, mais sur toutes sortes de sujets d’actualité, dans la mesure où il a soudainement élargi la matrice par laquelle nous percevions jusqu'ici le réel. Matrice forgée par les médias de masse qui, du fait de contraintes spatiales et temporelles, mais aussi de biais idéologiques, ne pouvaient guère traiter que de parcelles sélectionnées de la réalité. Avec le web, les limites posées par les anciens médias sont devenues saillantes et de plus en plus inacceptables pour une minorité de citoyens actifs.

(…)

   L'Internet, ce champ immense d'informations et d'opinions contradictoires, a déstabilisé les citoyens curieux – Montaigne appelait ce type d’hommes, insatisfaits de l’ordre social et des croyances communes, les « métis » (Essais, I, LIV), car il a créé des dissonances cognitives multiples ; et face à la dissonance, la pensée se met nécessairement en branle, afin de tenter de recouvrer la cohérence dont elle a besoin. On ne sort pas volontairement de la Caverne, on en est éjecté.

Tel fut souvent le carburant des « journalistes citoyens », des promoteurs d'information « dissidente » ou « résistante », des apôtres de la « réinformation »... Face à un clergé médiatique qu'ils percevaient comme sclérosé et parfois manipulateur, ils prirent leur bâton de pèlerin pour informer plus équitablement ou diversement leurs concitoyens. Ce qui n'alla pas sans heurts.

(…)

   L’Internet peut ainsi constituer un défi en ce qu'il met potentiellement fin au « monde commun » ; ne plus croire à la même réalité, aux mêmes faits, au sein d’une même société est un défi posé à la cohésion de nos sociétés connectées. D’autant que d’autres « ségrégations » s’y ajoutent, qui amènent parfois à ne plus adhérer du tout aux mêmes valeurs. Or, sans accord (relatif) sur les faits et les valeurs, quelle société peut encore tenir debout ?

(…)

   Les jeunes de 2015 forment d’abord leurs opinions sur la Toile, alors « qu'il y a 20 ou 30 ans, 90 % de ce qu'apprenait un élève venait soit de ses parents, soit de l'école ». Un constat appuyé par Iannis Roder, professeur d'histoire-géographie dans un collège : " Aujourd'hui, il y a un problème de hiérarchisation des savoirs ; pour certains élèves, la parole de l'enseignant, c'est une parole parmi d'autres, et notamment parmi celles que l'on peut écouter sur Internet. Les sources d’autorité se sont en effet démultipliées."

(…)

   Quand le doute est un moment du processus d'émancipation.

Il existe ainsi une convergence dans le parcours de tous les « métis » du numérique : mise en doute des paroles officielles, dénonciation de mensonges, de l'efficience de pouvoirs occultes, mais aussi de l'endormissement des masses, et appel au réveil ; la divergence profonde entre eux s'opère une fois que le doute s'est instillé largement dans les esprits, les uns sachant vivre relativement sereinement avec cette part de doute, de défiance, voire de conviction hétérodoxe, les autres ne le supportant pas, et se rendant aisément disponibles pour le dogmatisme le plus insensé.

(…)

   Les « métis » de l’âge numérique et les individus qui en sont restés à un usage traditionnel des médias, ceux-ci forgeant leur jugement sur la base d’une quantité et d’une diversité d’informations et d’opinions plus restreinte que ceux-là... les consommateurs de médias traditionnels comprennent moins bien les « métis » du numérique que l’inverse (car, si ces derniers connaissent généralement les informations que consomment les premiers, la réciproque n’est pas vraie). Le même problème se pose d’ailleurs entre les « métis » eux-mêmes, les uns et les autres ne fréquentant pas les mêmes « bulles » sur le Net. On ne saurait pour autant en déduire, a priori, que les uns ont davantage raison que les autres. Disposer d’informations est une chose, former son jugement en est une autre.

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   L’internaute, par le biais d’une simple requête sur Google se trouve projeté malgré lui par-delà les frontières de l’ancien monde, sur des sites incroyablement variés – autant de tribus ennemies – et il est ensuite amené à élaborer sa propre pensée, à faire sa propre synthèse (sous diverses influences). Hier encore, par comparaison, le lecteur du Figaro avait peu de chances de lire aussi Libération, celui de Charlie Hebdo de lire Minute… Il fallait une démarche volontaire, très rare.

Ces reconfigurations se font sans doute, dans un premier temps, au bénéfice des contestataires les plus radicaux du « système ».

(…)

   Bien sûr, ces effets du web ne sont observables que sur un public limité. Pour le reste, estime Alain Cotta dans son ouvrage La domestication de l’humain : « L’âge digital encourage la paresse d’apprendre au détriment de notre capacité mentale, il libère notre narcissisme bien plus que nos sentiments altruistes, et favorise des évasions ludiques qui pénalisent l’exercice d’une volonté consciente. » Selon l’économiste, notre ère numérique, loin de nous permettre d’envisager une quelconque émancipation, serait bien plutôt propice à la domestication accélérée de l’humain. Domestication souhaitée secrètement par la plupart d’entre nous… Selon lui, nos sociétés « se rapprocheraient lentement de celles des espèces les plus résistantes et majoritaires – celles des insectes où l’autonomie de chaque membre est volontairement sacrifiée sur l’autel de leur nombre, de leur efficacité ». Faisant allusion à l’allégorie de la Caverne de Platon : « La lumière du jour aura beau continuer de resplendir, la profondeur de la caverne diminuer, la quête de l’origine de la lumière ne réunira toujours qu’un nombre infime d’originaux ».

(…)

   Les personnalités du web, lorsqu’elles tiennent des propos hérétiques, sont des « bugs » dans la matrice dominante, qui ne peut pas rester insensible au danger qu’elles peuvent lui faire courir et qui, parfois, doit prendre des mesures punitives à leur endroit pour se préserver. Toute société ne maintient en effet son unité qu’en gardant un contrôle relatif sur les esprits de ses membres. Le web est justement le terrain – dangereux de ce fait pour l’ordre politique – sur lequel de nouveaux leaders d’opinion peuvent émerger, qui peuvent détourner certaines franges de la population de la matrice dominante vers d’autres matrices.

Si la découverte en ligne d’informations et d’interprétations discordantes avec celles livrées par le circuit médiatique classique est un premier choc, un premier moment du changement de matrice, que d’aucuns appellent « éveil » ayant eu le sentiment d’avoir dormi jusqu'ici (victimes de la TV Lobotomie), ce passage est consolidé par la découverte d’autorités alternatives qui fournissent les arguments nécessaires pour étayer sa nouvelle conviction, voire une vision du monde plus globale (d’où le succès – parmi d’autres – d’une figure charismatique comme celle de Soral, qui vient remettre de l’ordre dans le désordre que l’expérience numérique a d’abord généré, offrir une synthèse orientée au sein du chaos fragmenté.

   Guillaume Cazeaux

   L'exposé dans son intégralité en 3 parties :

   1 http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/bugs-dans-la-matrice-comment-le-173484

   2 http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/bugs-dans-la-matrice-comment-le-173713

   3 http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/bugs-dans-la-matrice-comment-le-173714

  

Pour prolonger, cliquez : Odyssée 2.0 - La démocratie dans la civilisation numérique


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