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L’agression antisémite et le besoin de transcendance

Publié le 22 janvier 2016 par Sylvainrakotoarison

" La philosophie de la transcendance nous jette sur la grand-route, au milieu des menaces, sous une aveuglante lumière. " (Jean-Paul Sartre, "Situations I", 1947).
L’agression antisémite et le besoin de transcendance
Je veux revenir sur la terrible agression antisémite qui a été commise le matin du lundi 11 janvier 2016 à Marseille. Elle n'est malheureusement pas la seule mais elle m'a paru très significative. Mon sujet est cette question fondamentale qui taraude tous ceux qui veulent "comprendre" : comment des jeunes "ordinaires" deviennent des graines d'assassins et de terroristes ?
Un enseignant juif, dont la religion était visible car il portait la kippa, a été agressé à la machette par un adolescent de 15 ans (presque 16 ans). L'adolescent avait visiblement l'intention de tuer l'enseignant qui s'est défendu, et protégé avec la Torah qu'il avait avec lui (et qui lui a été sans doute salutaire). La victime a crié et des passants sont venus à sa rescousse, le jeune agresseur a alors fui.
Heureusement, ce fait divers qui aurait pu être morbide s'est fini dans les meilleures conditions, même si l'enseignant a été blessé (à la main et à l'épaule, il me semble). Car d'une part, la victime n'est pas morte alors que c'était l'objectif de l'agresseur, et d'autre part, cet agresseur a été interpellé une vingtaine de minutes plus tard, grâce à la présence d'une patrouille qui avait été immédiatement alertée. Son arrestation s'est déroulée sans effusion de sang, aucune victime du côté des policiers, et l'agresseur a été arrêté la vie sauve. Ce bel exemple du professionnalisme des forces de l'ordre avait de quoi laisser filtrer un léger sourire au procureur de Marseille qui a tenu une conférence de presse en fin d'après-midi pour préciser les conditions de l'agression.
L’agression antisémite et le besoin de transcendance
D'après les déclarations du jeune homme, il voulait tuer un Juif à la machette puis un policier avec un couteau très aiguisé fait en céramique qu'on a retrouvé dans son cartable. S'il est resté silencieux au moment de l'agression, lors de son interpellation, l'agresseur s'est réclamé de l'islam radical et de Daech, mais avait des connaissances très approximatives de l'islam, ce qui pourrait être dû à son jeune âge.
On pourrait penser que s'il avait été plus âgé, ou entraîné, ou briefé, il aurait pu faire partie des auteurs des attentats de " Charlie Hebdo" ou du Bataclan. Bref, une véritable graine de terroriste à la fois antisémite et anti-Français, comme l'a été par exemple Merah.
Tout ce que je viens d'expliquer, ce sont les faits. Des faits connus dès la soirée du 11 janvier 2016. Or, ce qu'il est important de comprendre, c'est que ce jeune n'était pas un enfant laissé pour compte de la société. Il était très intégré et faisait partie, au contraire, de mieux intégrés. En clair, ce jeune faisait partie de ceux qui, justement, n'auraient jamais dû poser problème, et cela à plusieurs titres. Je m'explique.
Son origine familiale ? Lui, ainsi que ses parents, ont la nationalité turque et cela fait plusieurs années qu'ils vivaient en France. Turque, certes, mais d'origine kurde. Et c'est là l'étrangeté, le procureur a même insisté sur ce point pour ceux qui n'ont pas saisi, les Kurdes sont généralement les ennemis de Daech en Syrie et en Turquie. Donc, étrange collusion des contraires dans cette agression antisémite.
Plus encore, c'est au niveau social que l'interrogation pointe : le jeune agresseur était un lycéen (d'un lycée professionnel je crois), et c'était un bon élève. On a retrouvé dans son cartable des copies avec des bonnes notes, comme 17 ou 18 sur 20, je crois. Il n'était pas un cancre, il ne séchait pas les cours, c'était un élève appliqué et travailleur, et visiblement intelligent, qui n'aurait eu aucune difficulté pour passer des examens, obtenir des diplômes et gagner correctement sa vie plus tard. Rien du laissé pour compte.
Du côté des renseignements, il a été précisé que ce jeune ainsi que tout son entourage étaient inconnus des services de police et des service de renseignements. Pas de "fiche S", pas de radar sur cette famille. Rien. Une famille sans histoire, bien installée, qui cherchait à vivre normalement, ordinairement. La famille évidemment est tombée des nues lorsque l'agression antisémite a été connue.
Voilà pour les faits. Et je voudrais donc insister sur ce qu'il fallait déjà dire à l'époque des assassinats commis par Merah, puis des attentats de "Charlie Hebdo" puis de ceux du 13 novembre 2015 : il est faux de dire que les auteurs sont devenus des assassins, des terroristes, parce qu'ils ont été mis au banc de la société française et parce que, dans sa généralité, il y a eu des impairs concernant le système éducatif ou social qui n'a pas su prévenir ce type d'évolution.
C'est faux de le dire à tel point que si l'on acceptait ce genre d'interprétation parfaitement idéologique (souvent défendue par l'extrême gauche, d'ailleurs), il faudrait alors récompenser, du moins remercier, tous les demandeurs d'emploi, tous les SDF, tous les bannis de la société, qui ne seraient pas devenus terroristes pour avoir su résister à cette tentation supposée irrésistible. Non, l'explication sociale ne tient pas une seconde. Elle pourrait être pertinente pour de la petite délinquance, pas pour du terrorisme islamiste.
Selon la police, le jeune agresseur du 11 janvier 2016 aurait surtout été influencé par la consultation de sites Internet djihadistes. On pourrait imaginer (c'est déjà en cours) qu'on pourrait éviter ce genre de consultation, mais il reste toujours très difficile à définir le fragile équilibre entre interdiction des sites qui incitent à la haine et au meurtre (c'est interdit par la loi française bien avant l'apparition d'Internet) et l'indispensable liberté d'expression qui est l'une des composantes essentielles de notre mode de vie.
On pourra bien sûr rappeler aussi que la cause initiale de tout cela, c'est Daech, ou plutôt l'islamisme radical, car avant Daech, il y avait Al-Qaida (qui existe toujours d'ailleurs), et qu'avant ou après eux, il restera toujours les écorchés du djihadisme qu'on retrouvera autant en Arabie Saoudite qu'en Iran, avec des intérêts géopolitiques parfois opposés (ou religieux, la fameuse guerre ravageuse entre sunnites et chiites), qui proclameront la guerre contre tous ceux qui ne suivent pas leur idéologie mortifère (car il s'agit là plus d'une idéologie que d'une religion).
C'est la raison pour laquelle François Hollande a changé complètement ses objectifs en Syrie en novembre 2015 et a compris qu'il fallait d'abord combattre sur le terrain Daech.
Mais cela n'explique pas pourquoi des jeunes Français ou des jeunes habitants en France (la nationalité, répétons-le, n'a aucun rôle dans cette affaire), soient influencés par les excitations macabres de Daech. Comme on le voit pour cette agression du 11 janvier 2016, ce n'est pas la raison sociale qui prime, et heureusement, sinon, il pourrait y avoir encore beaucoup plus de djihadistes français.
L’agression antisémite et le besoin de transcendance
Mon début d'explication, ma tentative d'explication, que je propose très modestement et je me garderais bien de dire qu'elle est pertinente, c'est juste de la réflexion à voix haute, ma tentative d'explication, elle est tout autre. Elle concerne d'ailleurs tout le monde en général, et plus particulièrement les jeunes qui sont encore dans l'idéal d'une vie qui commence et qui doit avoir un sens. L'évolution de la société, mondialement d'ailleurs, y compris dans le "monde musulman", c'est le consumérisme. On achète, on achète (il suffit de voir l'industrie du smartphone par exemple, ou la fréquentation des galeries marchandes des centres commerciaux le week-end), ce qui permet à d'autres (moins nombreux) de vendre, de produire et pour une partie d'entre eux (encore moins nombreux), de réaliser quelques plus-values juteuses.
Ce mode de vie très matérialiste et très consumériste (sur laquelle sont basées nos sociétés) n'est évidemment pas une solution philosophique à ceux qui attendent de leur vie autre chose que d'être "rangés", d'avoir son petit pavillon de banlieue, sa petite voiture, sa famille, ses petites passions, etc. C'est d'ailleurs le problème de la classe politique actuelle qui ne fait plus rêver.
Le problème, c'est que la démocratie et la liberté pour tous, justement, interdisent d'enfermer un peuple dans une idéologie particulière, car presque toujours, les idéologies conduisent, d'une manière ou d'une autre, à des catastrophes humaines. On l'a vu pour le nazisme, aussi pour le communisme. Mais l'absence d'idéologie n'apporte pas forcément satisfaction. Le vide crée d'autres phénomènes.
Avant la chute du mur de Berlin, le communisme faisait peur à certains mais aussi rêver à d'autres, qui croyaient encore à la possibilité d'un "grand soir". La désaffection des religions, et plus particulièrement du christianisme, a également renforcé le manque de transcendance d'une vie devenue très matérialiste, et qui, souvent, se découvre dérisoire au détour d'un malheur de la vie (deuil d'une personne proche, maladie, accident de la vie, etc.). En leur temps (peut-être encore maintenant), les sectes s'étaient ainsi positionnées sur ce marché de la transcendance, car il faut bien l'avouer, c'est un véritable marché que ce besoin de transcendance, ce besoin de donner un sens autrement que matériel à sa propre vie humaine.
Les djihadistes semblent, à ce moment précis de l'histoire du monde, proposer justement de combler ce besoin de transcendance. Combler mal, c'est-à-dire en proposant une idéologie qui, comme les précédentes (nazisme, communisme), fait aujourd'hui des ravages sur les vies humaines (chaque jour, on apprend des attentats islamistes suicides dans le monde). C'est d'ailleurs étonnant que la seule réponse qu'on y trouve, finalement, c'est de devenir kamikaze, c'est d'éclater les autres en s'éclatant soi-même, peut-être d'ailleurs sous l'effet de drogues. Daech plus particulièrement propose même un cadre pour les hommes violents qui voudraient tuer pour tuer. Ce cadre devient le prétexte mondial à toutes les dérives, à toutes les perversions.
Kant disait déjà que la raison voulait connaître aussi les choses exclues du champ empirique, ce qui signifie le " besoin d'une discipline pour contenir les débordements et éviter les illusions qui en proviennent " ("Critique de la raison pure", 1781).
Alors, dans cette réflexion, on voit bien que le système éducatif et social français a peu de prises sur ce phénomène. Certes, il n'est pas parfait, il est très loin d'être parfait, mais je veux insister, il n'est certainement pas la cause des dérives de ces jeunes, parfois très jeunes comme cet agresseur marseillais, qu'il faut chercher dans des origines bien plus philosophiques et universelles. Ce besoin de transcendance, ce déficit de transcendance. Une transcendance que plus personne ni aucun groupe humain ne propose aujourd'hui ...de manière "raisonnable" et attractive.
Aussi sur le blog.
Sylvain Rakotoarison (22 janvier 2016)
http://www.rakotoarison.eu
Pour aller plus loin :
Les attentats de "Charlie Hebdo".
Les attentats du 13 novembre 2015.
Air Product.
Merah.
L'antisémitisme.
Daech.
Loi sur le renseignement.
Déchéance de nationalité.
Le vrai patriotisme.
Le pape François et les valeurs chrétiennes.
L’agression antisémite et le besoin de transcendance
http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20160111-agression-antisemite.html
http://www.agoravox.fr/actualites/societe/article/l-agression-antisemite-et-le-176779
http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2016/01/22/33250853.html


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