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Des droits et des devoirs de l'auteur.

Par Bernard Deson

   

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« L'édition serait le plus beau métier du monde... s'il n'y avait pas les auteurs » se plaignait Gaston Gallimard. Chaque éditeur, grand ou petit, porte sa croix selon ses fautes. Pour Gaston ce furent Léautaud qui le harcelait en permanence de demandes d'avance sur droits et Céline qui l'insultait copieusement, le traitant de « désastreux épicier ». Pour moi, beaucoup plus modestement, ce furent Clément Lépidis qui jugeait indigne que ses recueils soient tirés à si peu d'exemplaires et Denys-Louis Colaux qui usait et abusait des lettres d'insultes. D'ailleurs, en 2013, lors de la parution sur ce blog du court portrait que je fis de lui, j'eus droit à dix pages aux lignes serrées d'invectives et de menaces. Jugez par vous-même de mon crime de lèse-majesté en lisant ou relisant l’objet du délit:

« Il est des auteurs qu’on aimerait n’avoir jamais rencontrés. Denys-Louis Colaux en est la parfaite illustration. J’ai eu le privilège de le publier en revue dès 1988[1] puis il est entré en fanfare dans le catalogue de ma maison d’édition[2]. Sa mauvaise humeur chronique n’eut d’égale que sa mauvaise foi de charbonnier. Mais le temps efface tout et c’est avec émotion que nous reprenons contact en 2009 après quinze années de bouderie. De nos échanges naîtra un livre taillé sur mesure [3] que n’aurait pas renié (toutes proportions gardées) la Marquise de Sévigné. Dans le genre peu usité des « lettres à mon éditeur », l’ouvrage relève du délire maîtrisé… Mais le naturel de notre vandale ne tarda pas à reprendre le dessus. Dès l’envoi des épreuves de son livre, les dents, les portes, les articulations se mirent à grincer : « Reçu ton envoi. Tout s'est accompli dans un grand refus du sérieux, y compris l'objet. Le vent a soufflé les couleurs. C'est un livret d'automne. Les plombiers polonais débarquent dans l'édition. Je suis surpris mais je ne suis pas un ennemi du prolétariat».  Certes, il y a du style mais, traduit en bon français,  cela signifie que mon travail ne vaut pas grand-chose.  Et le rustre n’en reste pas là. Même si je lui explique qu’il s’agit d’un simple jeu d’épreuves, que le résultat final sera conforme à ce que nous avions convenu, il ne se prive pas de piétiner mon amour-propre de micro-éditeur : « Vilain cachotier, il va falloir que j'avise, que j'impute la réduction aux vacheries du temps de crise, que j'invoque le misérabilisme, que j'en appelle, dans le sillage de l'abbé Pierre, à la commisération des foules. L'idée de l'automne me paraît l'explication la plus appropriée, la belle fleur s'est étiolée : elle a vu choir ses pétales, elle a jauni. Il y aura, après les miennes, d'autres réticences : on annonce Marion Cotillard on voit rappliquer Jeanne Moreau (dans l'état de son actuelle décrépitude)».  A n’en point douter, Denys-Louis Colaux a le sens de l’humour mais chez lui c’est un sens unique, au mieux un sens interdit. La moindre révolte de ses victimes provoque une excommunication ad vitam aeternam. Alors, nous voilà (re)fâchés pour quinze années de plus ! Dommage, car l’auteur et l’homme valent le déplacement et puis cela m’attriste de ne plus recevoir les lettres flamboyantes qu’il m’adressait sans économiser ni son encre ni sa sueur ! »

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Une petite maison d'édition artisanale reproduit à son échelle les travers des beaucoup plus grandes. Si j'ai choisi de consacrer autant d'années à mettre en avant les écrits des autres au lieu de m'occuper des miens comme me l'a souvent conseillé Christian Cottet-Emard ce n'est pas par simple masochisme ou pour m'enrichir mais par passion. Celle de mettre dans ma bibliothèque et dans celle de quelques autres lecteurs des textes qui n'auraient pas forcément trouvé preneur chez d'autres éditeurs. Alors les abus de droit des auteurs n'ont guère eu d'importance puisque je n'avais pas besoin des revenus de cette activité pour vivre (j'ai un métier, moi, monsieur !). Alors, les libraires qui oublient de payer les livres mis en dépôt chez eux et vendus ou les auteurs ayant fait de même avec des stocks confiés à leurs bons soins pour des animations... Tiens, je viens de m'apercevoir que Denys-Louis Colaux faisait aussi partie de cette catégorie, comme quoi dix pour cent des auteurs vous causent quatre-vingt-dix pour cent de vos emmerdements !

[1]Revue Orage-Lagune-Express, N°1 consacré à Pierre Desproges.

[2]Pages d’amour, suivi de Trisomie 3, éditions Orage-Lagune-Express, 1992.

[3]Epître à l’Oyonnaxien, éditions Orage-Lagune-Express, 2009.

  

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