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Tour : "Moi, le Mont Ventoux, ils m'ont escamoté"

Publié le 15 juillet 2016 par Jean-Emmanuel Ducoin
«Les coureurs ont eu peur de venir chatouiller mon crâne chauve en s’arrêtant à 6,5 kilomètres de mon sommet. J’ai laissé gagner Thomas De Gendt. Mais Christopher Froome, qui m’avait vaincu il y a trois ans, a cassé sa machine, couru à pied, puis perdu son maillot jaune, avant de le récupérer. A ma demande.»
Tour Mont Ventoux (Vaucluse), envoyé spécial.
«Qui va là? Quel est ce bruit sourd et monstrueux, que je perçois au loin, sur mes flancs baptismaux? Qui crie et souffre sur ma terre martelée depuis le fonds des âges, qu’aucun démiurge n’a jamais vaincu, sauf par méprise ou folie? Qui a peur de mes contreforts oblongs? Qui craint ma dizaine de vents répertoriés selon les saisons, rasants de leurs effluves célestes toute vie organique? Qui redoute mon massif calcaire tondu comme un moine, d’où mon surnom, ‘’Mont Chauve’’, où se disputent soleil et rafales au gré de mes humeurs? Ils sont venus sans me voir vraiment. Ils m’ont effleuré, à peine suggéré. Par effroi. Par lassitude d’eux-mêmes. Alors je les ai écrasé de mon ombre, j’ai laissé en eux un goût de limaille de sueur dans la bouche, un frisson périphérique qui tapissait l’intérieur de leurs mâchoires. Ils se sont arrêtés à Chalet Reynard. A 6,5 kilomètres de mon faîte. Ils ont osé. Moi, le Mont Ventoux, ils m’ont escamoté!
«Tôt au petit matin, une foule inouïe arriva, à pied, à cheval, à vélo ou en camping-car, tractant derrière eux, comme des aimants, une course appelée Tour de France, que l’on dit mythique et me visite périodiquement. D’où qu’ils viennent, du sud, du nord, je m’impose à leurs regards à cent kilomètres à la ronde, déchirant l’horizon à la manière d’une montée verticale dressée vers les cieux. Sur ma crête, des courants d’air de 120 km/h me rafraîchissaient. En bas l’été, vingt-cinq degrés. En haut l’hiver, quatre degrés. Des écrivains portés par leurs mots ont cherché dans le langage onirique de quoi me décrire. Jamais n’y parvinrent-ils. Un type, Roland Barthes, s’y risqua: ‘’Le Ventoux est un dieu du Mal auquel il faut sacrifier.’’ Qu’est-ce que le mal? Stendhal, Giono, Mistral et même Char s’essayèrent aussi à la fascination fabulée. Je me souviens de Cioran, poussant son vélo antédiluvien sur mes chemins terreux. Blondin, son carnet de notes en mains. Camus, emmitouflé dans son imperméable au col relevé, planté à 1912 mètres sur la terrasse éventée de mon Observatoire. Et puis l’autre, le Pétrarque, qui se prenait pour Hamlet le vrai! Un poète, paraît-il, qui découvrit mes paysages verts et arides, dus à l'érosion par l'eau: ‘’Il y a un sommet, le plus élevé de tous, que les montagnards appellent, je ne sais pourquoi, ‘’le fiston’’. Il ressemble plutôt au ‘’père’’ de toutes les montagnes. Tout en haut se trouve un petit espace plat. Etourdi par la légèreté insolite de l’air et la vue grandiose, je suis resté comme stupide.’’
«Vinrent donc se crucifier des pédaleurs fous, rendus à ce moment de la course où toute caresse se charge d’un sens plus lourd et plus complexe, où l’innocence tangible vibre le mystère de ce qu’elle cache. J’entendis la rumeur se propager: un Belge venait de lever les bras, Thomas De Gendt. Et que me disait-on encore? Comment? Je ne comprenais pas bien. Le petit lutin, avec son maillot jaune, avait perdu sa drôle de machine roulante. Je me suis un peu penché, pour comprendre. Lui qui m’avait défié, il y a trois ans, cherchant à m’humilier, voilà que je le vis courir, à pied, piquant un sprint sur les cales instables de ses chaussures ridicules. La panique, soudain, n’était chez lui qu’un petit être à lui, un être à part entier et dangereux, qu’il portait en son intimité. On m’affirma qu’il était tombé, qu’il avait brisé sa mécanique, que des spectateurs, tout à leur folie, avait gêné une moto et provoqué une mini chute collective. Oh! je n’y étais pour rien. Je ne cherchais pas vengeance. Qui voulait également me profaner?

Tour

Froome à pied...

«On me rappela son nom: Christopher Froome. Il chercha une autre monture. En trouva une, inadéquate. Puis il repartit. Je vis son existence éveillée, qui semblait heureuse et merveilleuse quelques minutes auparavant. Il croyait que tout pouvait lui réussir toujours. Mais personne ne me trompe, moi : les lividités de plus en plus nombreuses surgissaient dans les cuves de ses yeux clos et parcouraient déjà ses cauchemars en tous sens. Je le sentis assez piteux au fond de lui. Une forme de fuite furieuse, peut-être, au moment où montait l’ivresse dans mes entrailles. Cela ne se décrivait pas. La façon chez lui dont tout s’étirait et s’allongeait, quand l’arrogance de me vaincre se dissolvait partout dans les veines de ses paradoxes. Et que dire de la reptation de tout son être, d’un bout à l’autre de son échine décharnée, là, sous la peau diaphane plus fragile qu’un pétale de laurier rose? Il se savait fort, il s’imaginait impérieux, invincible, malgré les outrages que le corps subit. Maintenant, il paraissait minuscule, invisible, car dégradé de sa parure jaune, qu’un compatriote lui volait, un certain Adam Yates. Alors j’ai crié ma colère aux oreilles de la déesse Petite Reine. Elle m’a écouté, rétablissant l’homme chétif, ce Froome, dans sa dignité, le parant de nouveau de sa toison d’or. J’ai réfléchi un instant. Que représentait-il encore, perdu dans mon désert pentu où se dessinent des étendues dégoulinantes de caillasses blanchâtres plantées en plein ciel de feu? Que pourrait-il désormais? Qu’était-il, à côté de moi? Moi, le Mont Ventoux.»
PCC, Jean-Emmanuel Ducoin
 

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