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Eric Chauvier, Les nouvelles métropoles du désir. Compte-rendu

Publié le 27 septembre 2016 par Antropologia

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Paris, Allia, 2016.

Pourquoi le théoricien de l’ordinaire, « habitude de mise en forme langagière des pratiques et des événements qui surviennent » comme il le définit dans Fiction familiale (2003 : 21) devient-il si créatif justement quand ses interlocuteurs sont muets (Anthropologie) ou que la situation lui interdit l’accès à la moindre parole (Les nouvelles métropoles du désir) ? Chauvier excelle à décrire les idées qui naissent de l’absence de tout propos. Les mots sans les choses – titre d’un autre de ses ouvrages – constituent en effet la limite extrême de l’enquête anthropologique qui autorise le déploiement de tout ce que permet l’expression orale mais aussi, de tout ce qui l’interdit d’affirmer sans preuves.

Dans Les nouvelles métropoles du désir, le cadre de son enquête se réduit à ce qu’il peut observer, à l’interprétation des conduites qu’il aperçoit et à ses vaines tentatives d’intervenir, à savoir obtenir une bière dans un bar. Chauvier justifie ses spéculations par la situation dans laquelle il se trouve qui lui interdit tout échange verbal et pire, toute relation avec les autres, même ceux affectés à la tâche de servir les clients. Dès lors, ses spéculations sont aussi hasardeuses que les doctes considérations de ses amis transportés devant la mendiante dans Anthropologie, l’assurance et la théorie en moins. Chauvier ne propose que de minuscules constatations empiriques, autant de témoignages évidemment discutables mais qui verbalisent ses propres perceptions.

C’est qu’il rompt l’ « ordinaire » de ce lieu,  il est une « anomalie » pour employer ses catégories. A ce titre, ses « habitudes de mise en forme langagière des pratiques et événements qui surviennent » ne lui donnent pas le moindre sentiment d’avoir prise sur la réalité. Chauvier retourne le miroir et donne ainsi la parole à l’ « anomalie », lui. Il va même se mettre dans la même position que les « théoriciens » devant la mendiante d’Anthropologie, il parle sans information des acteurs ou des témoins, d’une réalité à laquelle il ne peut accéder. Comme le Noir d’Hountondji, pour lui, son entourage devient « tout le contraire d’un interlocuteur : il est ce dont on parle, un visage sans voix qu’on tente de déchiffrer entre soi, objet à définir et non sujet d’un discours possible ». Chauvier explore une fois encore les limites de l’anthropologie pour y trouver la source de ses idées et la matière de son récit.

Bernard Traimond

CHAUVIER, Eric, Fictions familiales, Pessac, PUB, Etudes culturelles, 2003.

Anthropologie, Paris, Allia, 2006.

Anthropologie de l’ordinaire. Une conversion du regard, Toulouse, Anarchasis, 2011.

Les mots sans les choses, Paris, Allia, 2014.

HOUNTONDJI, Paulin, « Remarques sur la philosophie africaine contemporaine », Diogène, 71, 1970.



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