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Portrait de femme: de médecin urgentiste à écrivain, rencontre avec Lorraine Fouchet

Publié le 14 mars 2017 par Podcastjournal @Podcast_Journal
Rédacteurs et stagiaires: cliquez sur cette barre pour vous connecter en back-office de la rédaction! Recherche par tags (mots-clés) Recherche d'évènements (agenda) Vous êtes la fille de Christian Fouchet, ministre du Général de Gaulle, aviez-vous une certaine pression, une obligation de réussite?

Non aucune pression, sincèrement, mon père disait "la vie est trop courte pour être petite" ce qui signifiait que je devais travailler pour concrétiser mes rêves, suivre mes passions, mais ce n’était pas un poids, plutôt une aventure excitante et stimulante. Pour lui, réussir sa vie, c’était être droit dans ses bottes, capable de se regarder dans la glace, en paix avec soi-même. Je voulais écrire, il m’avait conseillé de faire des études, je m’étais inscrite en droit. Mais il est mort d’un infarctus un mois après mon bac, j’avais 17 ans. La dernière fois que je lui ai parlé au téléphone dans sa chambre d’hôpital, il m’a dit que médecin était le plus beau métier du monde. Donc après sa mort je me suis inscrite en médecine. C’était mon choix, mon pari, mon défi. Mon père me manque encore, mais je n’ai jamais regretté d’avoir fait médecine. C’est une aventure initiatique et humaine majeure.

Vous avez été Docteur en médecine, médecin urgentiste, c’est un métier où il y a beaucoup d’hommes? Cela n’a pas été trop difficile?

Moins de femmes que d’hommes, quand j’étais médecin à Europ Assistance pour rapatrier les abonnés malades à travers la planète ou médecin de garde au SAMU de Paris. Encore moins de femmes quand j’étais à SOS Médecins Paris: pendant quinze ans, sur 130 médecins au total, il n’y avait que 30 femmes. Les hommes étaient plutôt protecteurs et grands frères, pas paternalistes, seulement chaleureux et solidaires. J’étais jeune, je me sentais et me croyais invulnérable, on défiait la mort tous les jours en se battant contre elle, celle des autres, on gagnait souvent et c’était magnifique, on perdait parfois et c’était laminant.

Lorsque vous étiez médecin urgentiste vous avez rédigé le certificat de décès de Marguerite Duras. Vous a-t-elle inspirée, a-t-elle été le déclencheur qui vous a mené à l’écriture?

Oui cette visite a changé ma vie, il y a exactement 20 ans. Au départ quand l’appel est tombé, un de mes confrères, Gilles, était le premier sur la liste d’attente des visites. Il aurait dû y aller lui. Il m’a fait cet étrange et merveilleux "cadeau", de me dire à la radio par laquelle nous communiquions tous à l’époque: "Je ne lis pas, je n’ai jamais lu Duras, toi tu es écrivain et publiée, veux-tu y aller?". J’ai accepté, avec émotion. J’ai le droit de le dire, ce n’est pas une entorse au secret médical, il est de notoriété publique que la grande M.D. est morte chez elle à Paris à cette date. J’étais seule dans cette pièce, avec cette immense écrivain qui était déjà passée de l’autre côté du miroir, là où on va après. J’ai fait ce qu’un médecin doit faire dans ces cas-là, vérifier que le cœur ne bat plus, ne pas se fier à ses seuls yeux. Puis j’ai rédigé le certificat. Et je me suis dit que toute sa vie cette grande dame était allée au bout de ses choix, contrairement à moi qui hésitait encore, un pied dans la médecine, un pied dans l’écriture. Le soir même, j’ai décidé de changer de vie, de reposer définitivement mon stéthoscope pour plonger dans l’écriture à plein temps.

D’où vous vient l’inspiration pour écrire vos romans?

J’aime raconter des histoires, faire vibrer, rêver, pleurer, rire. Notre vie est difficile, plonger dans un livre permet à l’écrivain et aux lectrices et lecteurs de faire une pause, de voyager à travers le temps et l’espace, de rencontrer de nouveaux amis de papier, d’être l’acteur d’autres existences, le metteur en scène d’autres drames et d’autres comédies. C’est un jeu fantastique, un labeur chamboulant et enivrant. Je partage ce que j’aime. Dans "Couleur Champagne" (Robert Laffont 2012) j’ai raconté l’incroyable et éblouissante saga de mon ancêtre Eugène Mercier, fondateur de la maison de champagne éponyme, qui a inventé le "champagne pour tous". Dans "J’ai rendez-vous avec toi" (Héloïse d’Ormesson 2014) je rembobine le temps en reprenant le dialogue avec mon père, grand résistant, ambassadeur puis ministre, baron du Gaullisme. Dans "Entre ciel et Lou" (Héloïse d’Ormesson 2016, Livre de Poche fin mars 2017) et "Les Couleurs de la vie" (Héloïse d’Ormesson 30 mars 2017), je partage la Bretagne et l’île de Groix où j’écris dès que je peux.

Vous avez suivi vos envies, ça n’a pas été trop difficile? Où avez-vous puisé votre élan?

Un prix littéraire est une bonne étoile, un vent tonique qui s’engouffre dans la voile et pousse plus loin le bateau de papier. J’ai eu la joie d’avoir, sur 18 livres, le prix des Écrivains Médecins, le prix Anna de Noailles de l’Académie française, le prix des Maisons de la presse, et en 2016 le prix Ouest et le prix Bretagne. Les victoires sont de douces joies. Les échecs sont des obstacles qui me donnent l’occasion de rebondir (même si je ne m’en rends compte qu’après). Être publiée est déjà une chance dingue. Mon 18e roman sort à la fin de ce mois, c’est chaque fois le même profond plaisir, la même trouille, le même stress adrénaliné, la même folle aventure. Je puise mon élan dans ce pari insensé, à notre époque de violence et de terrorisme et de crise, de faire rêver les lecteurs, de les entrainer dans ma ronde, de les arracher le temps d’une lecture aux déchirements et aux fracas du présent.

Au lendemain de la journée internationale du droit des femmes, que pensez-vous de la place de la femme dans notre société actuelle? Est-ce difficile de nos jours pour une femme de suivre ses envies, de changer de voie professionnelle…?

J’ai eu la chance d’exercer deux métiers, médecin avant, écrivain aujourd’hui, dans lesquels il n’y a aucune différence entre les honoraires, ou les contrats d’édition, en fonction du sexe. Et de changer de voie et de vie à 40 ans. Mais quand j’arrivais avec l’équipe du SAMU, moi médecin avec mon collègue chauffeur de l’ambulance de réanimation, il était évident que pour les patients, lui était le médecin et moi l’infirmière. Quand je voyage, ce que j’adore, à Zanzibar, au Bouthan, en Birmanie, je suis confrontée au choc de la différence, à l’évidence des inégalités. Quand j’ai fait le rallye de l’Atlas comme médecin, et que je soignais les habitants du désert, c’était compliqué d’être un médecin femme, les patients se méfiaient au départ, il m’a fallu gagner leur confiance.
En France, en Europe, il nous paraît évident que la femme est l’égal de l’homme, et pourtant le combat n’est pas gagné. Dans le marché du travail, la qualité de vie, le chômage, les médias, les femmes sont encore lésées. Dans certaines émissions de télé on sait qu’une femme écrivain de plus de 50 ans ne sera pas invitée alors qu’un homme de 80 sera au contraire considéré comme un homme d’expérience. La presse écrite est en crise, les femmes sont débarquées avant les hommes, et se retrouvent souvent vers 50 ans sans travail avec des enfants grands ados qui n’ont pas quitté la maison alors que leur père s’est remarié avec une femme plus jeune. Il y a des histoires d’amour géniales qui durent toute la vie, heureusement. Mais quand l’amour est fini, les femmes sont souvent en plus mauvaise posture que les hommes.
Il ne devrait pas y avoir une journée de la femme par an, chaque jour devrait être la journée des humains, de la femme et de l’homme. Et la journée des livres. Mon nouveau roman "Les Couleurs de la vie" commence par la phrase: "Je suis née un jour aussi triste qu’une maison sans bibliothèque".
J’ai envie de terminer notre échange en vous disant: "Rien ne serait plus triste qu’un monde sans femmes. Ou sans hommes."


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