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BENNY HILL. That Joke Isn’t Funny Anymore.

Publié le 14 mars 2017 par Toiletteintime @toiletteintime

Article écrit pour le magazine NETWORK (mars 2017).

BENNY HILL. That Joke Isn’t Funny Anymore.

Benny Hill fut retrouvé mort le 20 avril 1992, seul dans son appartement de Teddington, en pyjama, des billets de banques dans les poches, assis devant la télévision, qui marchait depuis deux jours dans le vide. Une fin tragique et glauque à l’image de la vie d’un artiste unique, qui, pour éloigner ses démons, passait sa vie sur les plateaux télé. Mais contrairement aux Monty Python, autres monuments de l’humour british à avoir colonisé le monde entier, vénérés pour leur humour absurde, cérébral, souvent anarchiste ou leur folie, Benny Hill fut souvent considéré comme un simple amuseur aux sketches potaches et grivois, comme un personnage de cartoon amusant, ce vieil oncle qui raconte des blagues et amuse la galerie à la fin des repas de famille avec ses fausses dents. Mais pour tenir aussi longtemps le haut de l’affiche, avoir une renommée universelle (son show était diffusé dans 97 pays au début des années 90 !), et être vénéré par Charlie Chaplin, Michael Caine, Frank Sinatra, Burt Reynolds, Michael Jackson ou…Gilles Deleuze, il y a forcément autre chose que la chance qui entre en ligne de compte. Mais comme beaucoup d’humoristes, Benny Hill était avant tout un personnage complexé et tourmenté, dont la vie morne et solitaire contraste avec celle d‘amuseur public N 1.

BENNY HILL. That Joke Isn’t Funny Anymore.

Dans une interview, un journaliste lui dit un jour « qu’il vit sa vie avec un grand V », ce à quoi Benny rétorque : « Et parfois je souffre avec un grand S. ». Voilà donc résumé en une phrase le rapport tourmenté que l’artiste connaitra durant toute sa carrière face à la célébrité, aux femmes et à ce corps qu’il ne supporte pas.

Celui qui naitra Alfred Hawthorne Hill le 21 janvier 1924 à Southampton, surnommé Alfie, se passionnera peu pour l’école et les études, aura peu d’amis et se verra très vite enchainer les petits boulots. Il sera notamment laitier, et s’en servira plus tard comme inspiration pour quelques sketches ou chansons. Son père tient une espèce de pharmacie, mais a, comme son grand-père, quelques connections avec des gens du cirque. Impressionné par le milieu des saltimbanques, Alfie Jr commence à jouer de la guitare et à faire des blagues pour 5 shillings par soir, pensant naïvement que le fait de devenir clown lui apportera gloire et reconnaissance. Avec son maigre pécule de 25 Livres, il déménage pour Londres, persuadé que des jours meilleurs l’attendent là-bas. Il devient assistant dans un théâtre, faisant toutes sortes de boulots peu reluisants pour 3 Livres par semaine, mais se confrontant enfin aux mondes des artistes. Il se fait désormais appeler Benny, en référence à Jack Benny, comique américain qu’il adore. Mais pendant ses mois d’apprentissage, le jeune homme de 17 ans a purement et simplement oublier de remplir les papiers pour l’armée, alors que la guerre fait rage en Europe. Il sera rattrapé par la patrouille en 42, « traité comme un criminel », d’après lui et enrôlé alors comme mécano dans une batterie anti-aérienne en Normandie. Il en profite pour chanter et jouer le soir avec l’accent allemand pour amuser les troupes. Démobilisé en 47, il met alors son pactole de 52 livres à profit pour retourner à Londres, où il partagera un appartement avec 3 filles, mais n’ayant pourtant, à 23 ans, qu’une obsession en tête : devenir une star du show-biz ! Il lui faudra encore patienter deux petites années pour faire sa première apparition dans une émission télé, Hi There. Il traine avec l’acteur Reg Varney qui lui offrira un rôle dans Straight Man, convoité par un autre comique débutant, un certain Peter Sellers…Benny rencontre alors Richard Stone, qui restera son agent jusqu’à la fin et se passionne très tôt pour l’objet télé, qui commence à envahir les foyers anglais, sentant tout le potentiel de cette petite boîte magique. Il écrit alors des tonnes de sketches qu’il apporte fièrement à Ronnie Waldman, patron des divertissements à la BBC. Le courant passe entre les deux hommes et Benny se fait la main dans divers programmes, et gagne alors 300 livres par semaine avant de lancer en 1955 la première mouture du Benny Hill Show. Le programme mélange séquences enregistrées en public et parties filmées, avec déjà les germes du futur show en couleur. Présence féminine, tapotage de crâne (Jackie Wright est déjà de la partie) et hommage prononcé aux comiques US, Chaplin et Marx Brothers en tête, nombre de ses sketches étant visuels, empruntant au burlesque et à l’humour slapstick du début du siècle. Benny Hill est dans son élément, il a toujours détesté le théâtre ou les apparitions en direct qui le rendent nerveux. Il refusera d’ailleurs des dizaines d’invitations sur des plateaux célèbres (dont celui de Johnny Carson), par peur de se confronter à des éléments dont il ne maîtrise rien. Sur ses plateaux, il est le roi. Un des seuls humoristes d’ailleurs, qui ait le contrôle total de ses productions. Le Show, coécrit alors avec Dave Freeman, cartonne, mais s’expatrie sur ITV de 1957 à 1960, avant de revenir sur la BBC. Où Benny se paie une sitcom de 62 à 63, 19 épisodes dans lesquels il campe un personnage différent par semaine.

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Il cachetonne dans quelques publicités pour Schweppes ou de la margarine en 1960, avant de se voir proposer quelques rôles au cinéma, qui reste minimes, l’acteur n’ayant pas le temps, ni l’envie de s’investir ailleurs. On l’aperçoit dans « Ces merveilleux fous volants dans leurs drôles de machines » de Ken Annakin en 65, puis dans le musical « Chitty Chitty Bang Bang » en 68 et de manière plus surprenante dans « Pendez-les haut et court » de Ted Post où il croisera la silhouette de Clint Eastwood, qui se déclarera plus tard fan de l’humoriste ! En 69, il joue aux côtés de Michael Caine dans le film de braquage « The Italian Job », année érotique qui voit son show passer sur Thames Télévision pour la consécration que l’on sait. La télé est désormais en couleur depuis deux ans et chaque foyer possède bientôt la petite boîte à miracles. C’est le début du Benny Hill Show tel qu’on le connait et tel qu’on s’en souvient.

Et l’on comprend mieux aujourd’hui les recettes d’un succès universel, d’une réussite sans frontière, le programme reprenant les codes et les blagues visuelles hérités de l’époque slapstick du cinéma muet. On se gausse alors de ses mésaventures, de la vieille Europe en passant par l’Amérique puritaine ou le fin fond du Brésil. Des filles dénudées, des tartes à la crème, des chutes, des perruques, des poursuites et des coups dans les parties génitales : autant de gimmick vus et revus mais fonctionnant de manière imparable grâce à la bonhommie de son créateur. En 77 le show est regardé par 21 millions de personnes en Grande-Bretagne et si les jeunes pré-ados que nous sommes au début des années 80 (Benny Hill sera diffusé en France sur FR3 de 1980 à 2000 à 20h), apprécient autant, ce n’est pas tant pour son esprit burlesque que pour ses passages grivois qui enflamment nos sens alors peu irrigués par le déferlement d’images érotiques que l’on connait aujourd’hui. Pour le dire clairement, sous couvert de programme familial, on peut enfin apercevoir des fesses, des seins et des porte-jarretelles à la télé française, le dimanche soir, en ce moment béni que l’on vénère bien plus que le Jour du Seigneur !

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La sexualité, ou son absence, est d’ailleurs au cœur de la vie de Benny Hill, handicapé du sentiment et qui aborde toutes ses relations avec la maladresse d’un ado introverti. « J’ai un âge mental de 17 ans, bien loin des préoccupations du mariage. » dira-t-il souvent. S’il aime, comme beaucoup de gamins, se déguiser très tôt avec les affaires de sa mère, avec laquelle il vivra jusqu’à son décès en 76, Benny doit démentir une homosexualité que certains subodorent, étonnés qu’il n’ait pas de relations et de petites amies attitrées. Effrayé par un livre sur la sexualité, qui rendrait les gens mauvais, et qu’il a lu plus jeune, Hill développe des troubles face aux femmes, voyant le sexe à la fois comme un rêve impossible et un cauchemar, et vit ce sentiment de culpabilité et de saleté en évitant toute relation durable. Il préfère passer du temps avec deux filles handicapées qu’il visitera pendant 30 ans à l’hôpital, et se sent inapte au mariage suite aux refus brutaux de prétendantes dont il était plus jeune secrètement amoureux. Pourtant, malgré sa timidité maladive, il adore s’entourer de belles et jeunes filles. Et comme le décrit souvent la série, elles sont fraîches et pimpantes, contrairement aux épouses, qu’il représente grosses et acariâtres, pensant réellement que le mariage n’est pas loin de la peine de mort !

Son fameux harem des Hill’s Angels sera donc la caution sexy de son célèbre show, mené par la pétillante Sue Lipton. Benny Hill confiera même préférer les filles normalement constituée aux bimbos blondes à forte poitrine. Son aversion pour le sexe le conduira donc naturellement à quelques rencontres privées avec des filles très jeunes (mais consentantes), venant le soulager parfois dans son appartement, sans qu’il ne tente jamais rien de plus entreprenant. Son amour pour les prostituées se confirmera lors de quelques voyages, dans des villes choisies pour la bonne réputation des bordels locaux (Marseille, Hambourg, Tokyo ou Bangkok). Mais derrière son physique de chérubin et sa candeur affichée, Hill reste un grand enfant en quête de réconfort. D’ailleurs, la plupart du temps, dans ses courses poursuites avec ses girls, Benny Hill finit souvent seul, les filles préférant partir avec d’autres que lui. Il reste alors là, avec son regard de chien battu, comme le voyeur impuissant qu’il sera toute sa vie.

Mais le sexe n’est pas la seule problématique pour conquérir les filles. Hill développe depuis longtemps une boulimie qu’il vit mal et qui l’obligera au milieu des années 70 à prendre des amphétamines pour calmer sa frugalité. Il pèsera jusqu’à 105 kilos, flippant de finir comme son frère Leonard, qui meurt en pesant plus de 150 kilos ! Il développe alors une haine pour ce corps qui doit pourtant passer à la télé toutes les semaines. La seconde crise cardiaque et la thrombose coronarienne qui lui seront fatales en 92, découleront directement de sa boulimie. Il traine alors chez lui, dans des appartements quasi vide, devant sa télévision (qu’il loue), jetant ses papiers griffonnés et ses affaires par terre, tolérant quelque fois la présence d’une femme de ménage, qui ne doit toucher à rien. Même ses nombreux trophées sont empilés dans un simple carton. Il se complait dans ce confort spartiate et n’a pas de chauffeur, pas de jardinier, ni de garde du corps ou d’assistant pour gérer ses affaires. Il n’a d’ailleurs ni maison, ni voiture à lui. Et quand il doit faire réparer le toit de la demeure familial, il préfère déménager plutôt que de faire un chèque de 175 000 livres, alors qu’il est déjà millionnaire. Cette mesquinerie maladive se développe depuis plusieurs années déjà, et s’il oublie parfois de signer des chèques pour ses employés, il préfère marcher que de payer le taxi, et fait ses courses dans des supérettes locales où il achète des conserves périmées et des fruits pourris. Il change rarement d’habits et se complet dans une situation en total décalage avec son standing, lui qui aime les grands restaurants et la nourriture raffinée. Sa vision du partage et de la bonté humaine aurait été largement altérée par le comportement de son père et lorsque dans son enfance, une jeune fille aurait refusé de partager ses coquillages avec lui à la plage, pendant qu’une autre lui refusa un peu de barbe à papa ! Après le sexe, encore un traumatisme profond, indélébile.Difficile donc d’envisager le mariage avec un rapport à l’argent plus que délicat, lui qui emmena quelques une de ses conquêtes au self-service plutôt qu’au restaurant. Tout juste daigne-t-il se payer quelques voyages dans les villes citées plus haut pour y trouver du bon temps, où il part souvent avec un sac plastique comme seul bagage.

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En 1976, sa mère vient de mourir et alors qu’il se bourre d’amphétamines depuis des années pour calmer sa boulimie, on doit lui retirer un rein, suite à un problème de rétention d’eau du à son stress permanent. Le show cartonne sans que le grand public ne soit au courant de ses problèmes personnels, et il faut attendre 1985 pour que l’on commence à lui chercher des poux sur un contenu trop sexuellement explicite et qui commence à agacer les féministes et les ligues de vertus, qui trouvent l’émission dégradante.

Autres temps, autres mœurs. Dans la France d’Hara Kiri et du Petit Rapporteur, Benny Hill n’avait rien de choquant, et le sexisme ambient, la misogynie galopante et quelques accents étrangers n’ont rien de vraiment inapproprié dans une époque Michel Leeb est une star. Alors qu’il apparait au sommet de sa gloire en Fred Scuttle dans le clip de Genesis « Anything she does » en 86, on lui reproche alors d’aller trop loin, le vénérable Cliff Richard claironnant même aux bonnes âmes qu’il n’y a aucune raison que l’on projette ce programme nauséabond dans les salles à manger anglaises ! Ben Elton, producteur et compositeur, ira même jusqu’à faire un parallèle entre le succès de Benny Hill et l’augmentation des agressions et des viols sur les femmes du pays. En 87, Colin Shaw, directeur du Broadcasting Standards Council demandera même à ce que l’artiste soit incarcéré ! Voilà. Tout ça pour un show alors bien anodin, et dont les hommes étaient plus souvent montrés en victimes qu’en héros. Peut-être pourra-t-on juste reprocher à son auteur de ne pas avoir su évoluer avec son temps et de devenir un peu ringard à l’approche des fatidiques années 90. Dans une époque aussi vulgaire que la notre, où les programmes télés abêtissants et bas du front nous servent des apprenties starlettes en bikinis à longueur de chaînes de la TNT, le candide Benny Hill semble aujourd’hui bien inoffensif.

En juin 89, alors que le show court depuis 20 ans (en plus de 14 ans sur la BBC) et que quelques millions de fans suivent encore Benny, le patron de Thames lui annonce brutalement son renvoi, traitant comme un moins que rien un homme qui vient de passer 38 ans de sa vie complètement dévoué à son art, la télévision. Sans sa seule raison de vivre, Benny Hill se laisse alors aller et développe des ulcères, des douleurs à la poitrine et des indigestions, tout en prenant du poids. En février 92 il refuse un pontage coronarien. Guère de temps après, une première crise cardiaque l’envoie à l’hôpital où un certain Michael Jackson vient lui rendre visite. Le 20 avril, la seconde lui sera fatale. Il a alors 68 ans. N’ayant rien anticipé, Benny Hill laisse plus de 8 millions de Livres que se partageront des neveux et nièces qu’il ne connait même pas. Persuadés que l’artiste est enterré avec des bijoux, des profanateurs ouvriront sa tombe un peu après ses funérailles. Une fin solitaire et glauque comme un résumé de sa vie hors des plateaux. Celui qui fut reçu par Charlie Chaplin dans sa résidence suisse de Vevey, en digne successeur burlesque qu’il fut, laissera par contre un héritage comique conséquent à tout un tas d’apprentis humoristes en culottes courtes. De son successeur dans le coeur des anglais, Mr Bean, aux excentricités de Sacha Baron Cohen ou Russell Brand, des costumes outranciers de Mike Myers dans Austin Powers aux délires queer des petits génies de Little Britain (Matt Lucas et David Walliams), Benny Hill (et son regard caméra complice et innocent) aura laissé des traces durables dans l’inconscient collectif et la pop culture du 20e siècle. On se souvient encore émus de sa galerie de personnages incroyables (de Fred Scuttle et son salut débile à la petite fille qui souffle sur des fleurs de pissenlits), de ses complices (le papi irlandais Jackie Wright et son crâne luisant, Bob Todd, abonné aux rôles de serveurs ou Henry McGee, qu’on apercevra aussi dans le Saint ou Chapeau Melon et Bottes de cuir), de ses parodies des feuilletons à la mode (Agence tous risques, Starsky et Hutch, Steve Austin ou Kojak), des rires enregistrés et des folles poursuites de fin de show au son du célèbre « Yakety Sax », composé en 63 par Boots Randolph, et qu’il imposera au monde entier, comme le « Mah na Mah na » du compositeur italien Piero Umiliani, également entendu dans le Muppet Show en 76!

Mais pour nous français, Benny Hill ne serait pas le Benny Hill qu’on connait, sans la voix de sa célèbre doublure locale : Roger Carel. Stars du doublage, cet autre héros d’enfance accompagnera nombre de nos programmes préférés. A lui seul il est la voix française (parmi des dizaines d’autres) de C3-PO, Kermit la grenouille, Woody Woodpecker, Capitaine Caverne, Mister Magoo et de la série Il Etait une fois l’Homme…quand il ne joue pas des personnages pour Hanna Barbera, dans tous les longs métrages Disney ou ne double pas Peter Sellers, Jack Lemmon ou Jerry Lewis ! L’alter ego idéal à son modèle, d’un timbre de voix similaire et qui s’amusait comme un gosse avec toutes ces imitations grossières et ces accents que l’on taxerait de racistes aujourd’hui. Les deux hommes se rencontreront enfin lors d’une émission spéciale sur FR3 diffusée le 22 janvier 92. Benny Hill confiera d’ailleurs à Carel (qui aura 90 ans cette année !) avoir des envies pour de nouveaux shows aux USA. Ironie du sort, il avait reçu le jour de sa mort un contrat de Central Independant Television (devenu ITV) pour un nouveau projet. La lettre fut retrouvée à côté de son corps sans vie. On ne saura jamais si Benny Hill avait encore des choses à dire pour nous faire rire, s’il avait évolué dans son humour, la seule chose qui le maintenait en vie et le protégeait des agressions extérieures, mais avant tout de lui-même. Ce petit homme timide et rondouillard, innocent et naïf, et dont le show fut la parfaite métaphore de sa vie : une course effrénée après quelques jolies filles qu’il ne réussira jamais à attraper.

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