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Le Nigéria littéraire : entre frustration et admiration du littéraire francophone

Publié le 29 mars 2017 par Joss Doszen

« En fait, plutôt que de colère, je dois me l’avouer, la littérature Nigériane me fait du bien. La lecture de ses écrivains de grand talent nous enseigne sur eux, sur le Nigeria mais surtout sur nous-même. Le Nigeria est la locomotive de la littérature en Afrique subsaharienne et, plutôt que d’aigreur, ceci devrait nous réjouir, nous devrions sauter de joie et dévorer ces livres jusqu’à plus soif. »

Je suis, assurément, un jaloux, un aigrie et un mauvais coucheur. Quand il s’agit d’évoquer le livre nigérian. Je suis systématiquement du côté des pourfendeurs de cette littérature tellement sa toute puissance, son hégémonie en Afrique me rend envieux. Voyez donc.

Voyez donc le paysage littéraire mondial. Quasi systématiquement, les œuvres, les auteurs, qui prennent la lumière pour le compte de l’Afrique sont anglo-saxons et, surtout nigérians. Alors l’auteur africain en langue française, que je suis, tente de regimber, de contester la pertinence d’un tel leadership.

Oui, après tout, le Nigeria bénéficie d’une population de cent million d’âmes parmi lesquels, encore heureux (!), il est facile de se dégoter deux ou trois auteurs de qualité. Il est, après tout, facile d’exhumer de ce magma humain des Wole Soyinka à qui attribuer le prix Nobel, un Ken Saro-Wiwa en martyre de l’engagement politique pour le peuple, un Ben Okri pour qui le mot "folie" dans l’imaginaire prend tout son sens ("La route de la faim"… qui magie !), ou une Buchi Emecheta pour qui trois œuvres ("La dot", quel livre, mes aïeuls, quel livre !), parmi tant, ont suffi à la mettre au panthéon des écrivains. C’est trop facile quand on est aussi nombreux !
Il n’y a aucun mérite, dit le désireux que je suis, à jouir d’un marché dynamique de cent millions d’habitants, en plus de l’espace entier du Commonwealth, en consommateurs de ces auteurs qui osent, en plus, nous produire des œuvres majeurs ! Il était impossible que le succès passe à côté d’un "Hibiscus pourpre" de la magnifique Chimamanda Ngozi Adichie. Quelle splendeur que ce "Le meilleur reste à venir" de Sefi Atta ! Et le Prix Nébula qui rend hommage à l’imaginaire puissant d’une Nnedi Okafor ("Qui a peur de la mort ?") souligne la passion nigériane pour la fiction. Les hommes, challengés par de si talentueuses femmes, ne sont non plus pas en reste. La malice d’un "Ma Mercedes est plus grosse que la tienne" de Nkem Nwankwo est un délice. Le Caine Prize d’un Helon Habila souligne la poésie magistrale dans l’écriture d’un "En attendant un ange", et le succès de "La drôle d’histoire du soldat Banana" ne se doit qu’à la narration, à hurler de rire, du génial Biyi Bandele-Thomas.

Bref, le leadership du Nigéria m’agace. Il m’agace quand il s’entête à nous sortir des Teju Cole et son "Open city" baladeur dans les rues de New-York. Ce Nigeria qui me fait lire, entre amour et haine à Lagos, "La fille du roi araignée" de Chibundu Onuzo, et surtout ce Nigeria qui m’a fait connaître, sur le tard, l’incomparable Chinua Achébé et "Le monde s’effondre" ("Tout s’effondre", Actes Sud). Chinua Achébé, l’auteur ultime à lire, relire et à enseigner dans toutes les écoles.

La littérature Nigériane m’agace et me fait peur. Elle me frustre car elle est tellement au zenit de la qualité que l’on a l’impression que nous, pauvres auteurs en français, n’arriverons jamais à atteindre ces cimes. La littérature Nigériane nous oblige à nous challenger à des niveaux stratosphériques. Elle nous pousse dans nos retranchements, nous invite à soupeser chaque mot, à considérer chaque tournure, à re-phraser chaque envolée lyrique, à scruter chaque fil narratif.

En fait, plutôt que de colère, je dois me l’avouer, la littérature Nigériane me fait du bien. La lecture de ses écrivains de grand talent nous enseigne sur eux, sur le Nigeria mais surtout sur nous-même. Le Nigeria est la locomotive de la littérature en Afrique subsaharienne et, plutôt que d’aigreur, ceci devrait nous réjouir, nous devrions sauter de joie et dévorer ces livres jusqu’à plus soif. Car avoir une locomotive de cette qualité c’est l’assurance que la littérature africaine roule sur les bons rails sur un chemin parsemé de chef-d’ œuvres vers un avenir éblouissant de succès.

Joss DOSZEN, pour le compte du journal "Les dépêches de Brazzaville"


Le Nigéria littéraire : entre frustration et admiration du littéraire francophone


Voir en ligne : Les dépêches de Brazzaville, édition spéciale "Livre de Paris"

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