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Un chef, une chef, des chefs

Publié le 17 avril 2017 par Tetue @tetue
Un chef, une chef, des chefs

Attention la cheffe arrive ! Sauf que la chef existe déjà… En France, féminin et masculin du mot « chef » sont identiques.

Je viens de lire, dans un document administratif officiel, français, la phrase suivante : « La vérification des livrables relève de la responsabilité du chef ou de la cheffe de projet ». Ce document est par ailleurs truffé de doublets « chef et cheffe » qui témoignent d'une volonté de rédaction non sexiste, louable, mais laborieuse et non exempte d'erreurs… puisque le féminin de chef est en réalité identique : un chef, une chef, des chefs.

Étymologie : chief

Le mot chef vient de l'ancien français chiés, chief, du latin caput, de genre non pas masculin, ni même féminin, mais neutre. Il désigne matériellement la tête, mais sert aussi de métaphore pour indiquer la notion de commandement. De même en italien, capo, resté proche de la racine latine, possède cette double signification.

En ancien français chief co-existe avec teste, pour désigner la tête. On rencontre les deux termes dans les mêmes textes (la Chanson de Roland, par exemple) mais il semblerait que l'aptitude polysémique de chief (notamment pour endosser le sens de “sommet”) autorise son emploi pour désigner le “siège de l'intelligence” alors que teste demeure de sens concret et physiologique (in Vocabulaire d'ancien français : Fiches à l'usage des concours, par Olivier Bertrand et Silvère Ménégaldo).

Le sens évolue ensuite pour désigner qui est à la tête d'un corps, d'une assemblée, qui y a le premier rang et la principale autorité. Le mot survit activement, comme souvent pour l'ancien français, dans l'anglais a chief, toujours neutre, tandis qu'il devient chef en français. La signification anatomique ne persiste plus que dans les expressions couvre-chef (ce qui couvre la tête) et chef de file (en tête de file) ou rédacteur/trice en chef.

Au 17e siècle, le cardinal de Richelieu — nommé « le chef et le protecteur », fonction aujourd'hui exercée par le chef de l'État — engage une importante réforme de la langue française qui modifie arbitrairement le genre des mots, incorporant notamment le neutre encore subsistant, dans le masculin, excisant les noms de professions, titres et grades de leur forme féminine pour n'en conserver que celle masculine, sensée représenter plus noblement la fonction. Telle est la vocation de l'Académie française, qu'il crée alors, exclusivement composée d'hommes, pour accomplir cette mission. Lire à ce sujet le très pédagogique article d'Audrey Alwett : Auteur, auteure ou autrice ?

Il semble qu'il n'y ait jamais eu de féminin au mot chef. Jamais ?

Usage francophone : cheffe et chef

Cheffe apparaît au 19e siècle, de façon anecdotique et périphérique. S'en trouve une occurrence dans un texte de Théophile Gautier de 1859. Une seule, comme une coquille. Ou plutôt une coquetterie d'auteur. Car dans le sens de supérieure hiérarchique, la chef s'emploie très fréquemment en France. Au fil du temps, le mot est devenu épicène, c'est-à-dire que la même forme est utilisée au masculin et au féminin. Seul l'article varie devant le nom : un chef, une chef.

La forme cheffe est surtout utilisée, en langage courant, en Suisse romande ou au Canada, depuis le 20e siècle, pour désigner les responsabilités et l'autorité exercées par une femme. Ces pays féminisent massivement par l'addition d'un « e » final : auteure, cheffe, professeure, etc. y compris des mots possédant déjà un féminin en usage, qui en reçoivent donc un nouveau : producteure, docteure, instituteure, chroniqueure, etc. Au Québec, l'emploi du mot chef avec un article féminin est également fréquent, puisque c'est la forme officialisée, contrairement à l'usage.

Autres sens : chefesse et cheftaine

Autre dérivation féminine, la forme chéfesse (chefesse ou cheffesse), notée par le grammairien André Thérive en 1929, a d'abord désigné la « femme d'un chef traditionnel ou femme possédant une dignité de chef, dans certaines sociétés ». On a par la suite tenté, mais sans succès, d'en faire un féminin de chef. Bien que formée sur les exemples de princesse, duchesse et maîtresse où le suffixe « -esse » n'est en rien péjoratif, la forme cheffesse est familière et péjorative, voire désormais de mauvais goût, par son homophonie finale rappelant la partie postérieure de l'anatomie de la susdite.

La cheftaine n'est pas le féminin de chef, mais la jeune fille responsable d'un groupe de scouts. Le mot vient de l'anglais chieftain, chef de clan, emprunté lui-même à l'ancien français chevetain (ou chevetin) signifiant « capitaine », du latin capitanus. Sa forme masculine est cheftain. Usuel dans le vocabulaire du scoutisme depuis 1933, le mot cheftaine est rare ailleurs. Il a parfois servi, improprement, de féminin à chef ou capitaine.

Règle de féminisation : chève

En français, le féminin des noms dont le masculin se termine en « -f » se forme par l'ajout d'un « e » muet. Alors, chefe ? Pour bien faire, il faudrait doubler la consonne, cheffe, ou accentuer la voyelle qui la précède, chéfe ou chèfe, appellation que revendique cette chèfe d'entreprise.

Que nenni ! Dans le cas qui nous intéresse ici, la féminisation s'accompagne d'un changement de la consonne : « f », consonne sourde, devient « v », consonne sonore correspondante. C'est ainsi que nous avons, par exemple : créatif/créative, natif/native, sportif/sportive, veuf/veuve, etc.

En bon français, le féminin de chef est donc « chève ». De quoi devenir chèvre ! Toutefois, pour le mot chef, d'usage fréquent, la forme que l'on pouvait attendre, chève, n'est pas attestée.

Féminisation officielle : chef

Le chantier de (re)féminisation des noms de métiers est lancé en France en 1984 par la ministre Yvette Roudy, avec la création d'une commission de terminologie, présidée par feu Benoîte Groult. Comment féminiser chef qui, d'origine neutre, ne connaît pas de féminin attesté ? La commission hésite entre trois orthographes : « chef », « cheffe » ou « chèfe ».

L'Académie française, qui existe toujours, s'oppose formellement aux modifications et dénonce « l'apparition de nombreux barbarismes ». On se gardera de même d'user de néologismes comme agente, cheffe, maîtresse de conférences, écrivaine, autrice… s'offusque l'Académie française qui critique sans daigner proposer mieux. Archaïquement fidèle à sa vocation initiale, elle ne cesse de radoter la prévalence du masculin. Mais la langue est vivante.

Au Canada, l'emploi de la forme épicène la chef est recommandée par l'Office de la langue française en 1986. En Suisse, la féminisation des noms entre en vigueur en 1989, officialisant l'usage de cheffe. En Belgique, le Service de la langue française préconise chef depuis 1993.

Enfin, la France, toujours bonne dernière, publie un guide de féminisation, en 1999, officialisant le féminin une chef. La solution de l'épicène a été retenue pour les quelques rares cas dont la féminisation est sentie comme difficile : une chef, une clerc, une conseil, une témoin, précise Légifrance en 2013.

Les guides de rédaction non sexiste français ont la particularité d'être introuvables : multiples éditions, atermoiements et (autre spécialité française) liens brisés… L'on trouve plus facilement ceux suisses et québécois, ce qui explique sans doute la coquille citée en amorce du présent article.

À défaut, il suffit d'ouvrir un dictionnaire. Le Larousse et le Petit Robert précisent que le mot chef peut s'employer au féminin. De nos jours, note Le grand Robert, l'emploi le plus usuel est chef : c'est elle le chef, la chef ; elle est chef.


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