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Jacques d’Adelswärd-Fersen, écrivain maudit

Publié le 25 avril 2017 par Savatier

Jacques d’Adelswärd-Fersen, écrivain mauditAuteur d’une thèse consacrée à Rimbaud, l’universitaire italien Gianpaolo Furgiuele vient de consacrer un ouvrage au poète, écrivain et dandy Jacques d’Adelswärd-Fersen (1879-1923) sous le titre J. A. F. persona non grata (Editions Laborintus, 213 pages, 15 €). Descendant d’une famille fortunée, Jacques d’Adelswärd s’inscrit dans la littérature fin de siècle ; il est un pur produit de la Belle époque. Fondateur de l’éphémère revue Akademos en 1909, dans laquelle il accueillit des articles de Laurent Tailhade, Colette ou Jean Moréas, ses premiers recueils de poésie furent préfacés par Edmond Rostand, Fernand Gregh et François Coppée, ce qui n’était pas si mal et, parfois, inattendu. Il laisse aussi derrière lui une œuvre de fiction, probablement plus intéressante que ses poèmes, avec, notamment Lord Lyllian, un roman à clés où apparaissent, entre autres, Oscar Wilde, lord Alfred Douglas, Jean Lorrain, Robert de Montesquiou et Sarah Bernhardt.

Le baron d’Adelswärd aurait certainement connu une carrière littéraire assez honorable s’il ne s’était retrouvé impliqué dans un scandale de ballets bleus organisés dans sa garçonnière de l’avenue de Friedland, lequel défraya la chronique parisienne en 1903. Durant les années qui suivirent, l’écrivain maudit voyagea en Asie, mais se fixa à Capri, où il fit construire une somptueuse villa qui existe toujours. La petite colonie cosmopolite et cultivée de l’île lui offrait un asile plus sûr que Paris pour abriter son goût pour les garçons et composer son œuvre.

Curieusement, cet auteur n’est connu, en France, que d’un cercle assez réduit d’amateurs ; seul Roger Peyrefitte lui consacra une biographie bien documentée, mais résolument romancée, L’Exilé de Capri, en 1959. Ce sont surtout les chercheurs anglo-saxons qui, de nos jours, s’intéressent à ses écrits et à sa personnalité atypique, probablement jugée trop sulfureuse dans l’hexagone.

L’étude de Gianpaolo Furgiuele est donc opportune. Sa préface, qui est en soi une courte biographie, permet de situer l’écrivain dans son époque. L’auteur y avance – sans doute à raison – que l’ostracisme littéraire dont souffrit Adelswärd tenait moins à un défaut de plume qu’à ses mœurs et surtout au scandale de 1903. Certes, Jean Lorrain, André Gide et beaucoup d’autres connurent le succès en dépit de leur orientation sexuelle, mais l’infortune du baron fut finalement… de se faire pincer.

L’auteur propose ensuite un choix de textes où la poésie l’emporte sur les extraits de romans, ce qui n’est peut-être pas le meilleur service à rendre à l’homme de lettres. Ce dernier semblait d’ailleurs douter de son talent de poète à ses débuts. J’ai ainsi sous les yeux un exemplaire de son premier recueil publié chez Vannier (l’éditeur de Verlaine), Chansons légères, dont de nombreux vers sont corrigés de la main d’un assez obscur antiquaire parisien (qui, lui aussi, taquinait la muse), à la demande d’Adelswärd. C’est un très curieux document.

Passionnante, en revanche, est la deuxième partie du livre, « Jacques d’Adelswärd vu par ses contemporains », dans laquelle Gianpaolo Furgiuele a réuni des articles de presse consacrés à l’écrivain. On y retrouve de belles signatures : Rachilde, Alfred Jarry, Paul Léautaud. Cette compilation se révèle d’autant plus précieuse qu’elle inclut des papiers de la presse italienne quasi-inconnus en France. Suivent enfin plusieurs documents, dont le testament du baron et quelques lettres.

Ce livre sera très utile pour aborder l’œuvre de Jacques d’Adelswärd, en grande partie numérisée par le site « Gallica » de la BnF où les fichiers peuvent être téléchargés gratuitement. Il complète le roman de Roger Peyrefitte et met en lumière qu’une biographie française de l’écrivain serait la bienvenue. Si l’on peut se réjouir de la démarche de Gianpaolo Furgiuele, on se cabrera en revanche devant le travail – ou plutôt, ici, le manque total de rigueur – de l’éditeur. L’ouvrage est en effet truffé de coquilles, de mots coupés en dépit de toutes les règles, de fautes d’orthographe. L’agaçant florilège ne se limite pas à la préface ; il s’étend aussi aux textes de Fersen et aux extraits de presse, au point que l’on se demande si les épreuves furent jamais relues. Il est dommage qu’un travail de cette qualité soit traité avec une telle désinvolture.


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