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Chiharu Shiota simplicité et évidence

Publié le 18 mai 2017 par Thierry Grizard @Artefields

Chiharu Shiota simplicité et evidence

Chiharu Shiota, une Parque moderne

Chiharu Shiota, art contemporain, installations, performances, Japon, plasticien | Publié par Thierry Grizard le 18 mai 2017.


« I read memory » — Chiharu Shiota.

Chiharu Shiota délivre dans son travail un message très simple qui pourrait paraître presque naïf. En embrassant la fragilité substantielle de la matière, l’artiste japonaise se tourne vers des fils étendus dans l’espace comme une évocation de la solitude existentielle, à laquelle s’attache une certaine difficulté à communiquer directement, et donc la recherche intrinsèque de sens. Or si ce message ainsi délivré et les moyens par lesquelles il s’exprime sont élémentaires, l’effet esthétique demeure toujours saisissant, complexe, riche et profond.

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© Chiharu Shiota.

 

Le langage des liens

L’interprétation formelle de Chiharu Shiota se restreint dans ses variations scéniques à un vocabulaire très limité, ce qui ne conteste pourtant pas l’originalité de sa création, bien au contraire. Ainsi notre regarde peut découvrir un espace extrêmement éloigné de la réalité à laquelle nous sommes habitués, en nous menant vers un monde de subconscient matérialisé.

  • Les fils représentent alors la mémoire ou les liens physiques sous leur aspect de la matière « universelle ».
  • Le noir sert à traduire cet espace, l’oubli et l’univers infini, hors de soi.
  • Le rouge renvoie à la mémoire, puis à cette vue organique de l’intérieur du corps et à son univers qui nous échappe.
  • Les clés figurent, dans un tel contexte, des vestiges mémoriels, car ils ouvrent ou scellent le temps de la mémoire.
  • Les valises font bien sûr penser à un voyage, au sens figuré comme au sens propre, telles des « small rooms » – des maisons que l’on trimballe avec soi, autant dire son histoire à soi.
  • Pianos abandonnés, chaises esseulées et vêtements démodés – ces objets témoignent d’une part de l’absence non précisée. D’autre part, ils sont les signes matériels d’une communauté culturelle, unissant les êtres dans leur mémoire personnelle et collective.

Les barques de toile, ou bien élaborées en bois, totalement délabrées, deviennent les véhicules vers ces destinations balbutiantes ou inconnues. Elles peuvent cependant être échouées, comme lors de la 56° Biennale de Venise avec « The Key In The Hand » au Pavillon Japonais, ou au contraire, elles sillonnent les fils de la vie et de la mémoire. C’était notamment le cas pour l’installation « Where are we going ? » au Bon Marché.

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© Chiharu Shiota. « Where are we going ? », Bon Marché, 2017. Tunnels arachnéens aux tissages serrés tels des ombilics et des barques composées de plumes blanches qui semblent emportées dans un tourbillon vers des hauteurs que chacun lira selon ses propres résonances.

Les fils tendus sont les parcours associant l’ensemble de ce vocabulaire. Ils constituent la structure arachnéenne. Autrement dit, il s’agit ici d’une syntaxe relativement complexe, où l’indéfini s’articule avec des concepts plutôt banals.

 

La prosopopée de Shiota

La symbolique est donc presque triviale. Elle parle directement à tout un chacun sans complexification intellectuelle. Il n’y a pas d’exégèse conceptuelle.

On se retrouve davantage dans l’allégorie, ou bien dans la narration à caractère « mythologique ». L’idée même se formule sous forme de généalogies ou de récits familiaux. Et le concept, vu sous cet angle, n’est qu’une sorte de prosopopée, renvoyant à fictio personae.

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© Chiharu Shiota.

Des questions simples, mais aux réponses innombrables développées sous forme de récits visuels et sensoriels, forment une herméneutique fondée essentiellement sur les émotions. Ce sont des expériences immersives. Chacune d’entre elles est un parcours émotionnel singulier qui repose sur les échos intimes des récits, comme dans les grands mythes, grâce à leur universalité interprétée par les formes simples de narration.

 

Immersions et conversations avec les morts

Lesdits parcours immersifs, proposés par l’artiste, sont en effet présents dans l’espace à plusieurs titres.

  • Il y a tout d’abord les rapports d’échelles, où l’on va du tunnel de fils serrés qui sont comme des ombilics, jusqu’à la voûte parcourue de barques qui nous surplombe et nous force à lever les yeux.
  • À ces resserrements et amples ouvertures répondent réciproquement le sentiment et les idées de finitude et d’infini.
  • Les tissages de fils passent du dense au vide, et symbolisent le fil de l’existence où chacun s’emploie à communiquer pour ne pas être seul. Ainsi, on peut voir à travers le tissage, en entrapercevant d’autres silhouettes et on les entendant aussi. La sphère de l’intersubjectivité et ses errances est donc rendue évidente de manière physique.
  • Enfin, ces installations sont précaires, fragiles, mouvantes et éphémères. Elles réagissent aux mouvements et flux environnants, exactement comme le cours des vies.
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© Chiharu Shiota.

Certes, cette manière de s’exprimer comporte beaucoup de pathos, mais sans pesanteur, pas d’orchestre grandiloquent, ni trop de noirceur post-moderne. Il s’agit plutôt, suivant l’imagination, d’une musique de chambre et d’un genre de bricolage à la main d’un décor surdimensionné pour enfant angoissé.

 

Les cartographies filaires

La puissance d’empathie du travail de l’artiste japonaise lui est très spécifique et fait sa singularité. Malgré la presque banalité des thèmes de la narration, l’effet final devient élégant, évanescent et subtil, sans être mièvre. Mais, il ne s’agit ici que d’un des aspects de sa création.

Outre ces grandes installations, Chiharu Shiota exécute également des tableaux de dimensions moyennes, composés de fils rouges ou noirs, tendus sur un fond uni blanc ou noir, selon le motif choisi.

Il y est souvent question d’une métaphore du corps avec ses innombrables courants qui le traversent, une sorte d’image intime de l’infini. C’est un peu comme lorsque l’on ferme les yeux et que l’on voit sur fond rougeâtre des bestioles glisser sous nos paupières dans des pulsations inquiétantes. Cela donne une image de cet infini plus ou moins chaotique qu’est notre corps.

 
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© Chiharu Shiota.

Le pendant de ces tableaux blancs et rouges sont les toiles blanches tissées de fils noirs. L’infini est ici celui du cosmos, mais l’image est au fond identique, comme si l’artiste voulait nous signifier que les deux sont des abîmes, où l’on peut verser de vertige.

Dans ces cas de figure, la créatrice développe sous forme de cartographies filaires minimalistes ses thèmes de prédilection : l’isolement, l’absence de repère et la multitude de chemins possibles.

 

Reliquaires et cocons

Il y a un autre aspect du travail de la plasticienne japonaise qui pourrait passer pour un commentaire des grandes installations.
En effet Shiota réalise également des reliquaires de forme cubique la plupart du temps. Ces parallélépipèdes sont habillés fréquemment d’un réseau très dense de fils noirs. Dans ces toiles archéennes du souvenir sont enchâssés régulièrement des jouets d’antan, vêtements du passé, objets obsolètes, etc. Difficile de déterminer s’il s’agit d’un cocon protecteur qui préserve de l’oubli ou le redoutable tissage d’une déité invisible.

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© Chiharu Shiota. Courtesy galerie Daniel Templon.

Étant donné la part importante d’angoisse surgissant de ce travail, on constate qu’il n’est donc pas seulement éthéré et élégant. Prenons l’exemple de l’installation « Sleeping is like death », présentée à la galerie bruxelloise Daniel Templon, en 2016. L’image de dormeurs, plus ou moins agités, alités dans des lits d’hôpitaux, réunis entre eux par un amas de fils noirs parfois denses comme la poigne du Destin, parfois aussi ténus que la fragilité de l’existence, confirme ce qui a été avancé ci-dessus.

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© Chiharu Shiota, « Sleeping is like death ». Galerie Daniel Templon, Bruxelles, 2016. Ici Chiharu Shiota met en scène les traces mémorielles qui hantent les lits d’hôpitaux où l’on nait et meurt. C’est à la fois sombre et positif, puisque Shiota évoque la perte, l’absence et la mémoire qui est une forme de perpetuation. L’artiste japonaise précise que les performances sont une manière d’achever une installation qui ne lui parait pas aboutie. Les vivants peuplent la scène qu’est une installation.

   

La part obscure

Par ailleurs les premiers travaux de Shiota dont certaines performances étaient assez violentes et mortifères. Elle utilisait alors le sang, la terre, la boue, l’eau ruisselante, le feu et s’exposait nue à des confrontations intenses avec la matière. Ces expérimentations de jeunesse portent l’empreinte évidente du mouvement Gutai particulièrement fondateur de l’art contemporain mais aussi d’artistes comme Ana Mendieta, Boltanski ou Yayoi Kusama pour ses premiers « happening ».

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© Chiharu Shiota.

Les installations rouges parcourues par des barques, ou clairsemées de chaussures ou les valises abandonnées procèdent de la même dynamique plutôt sombre. C’est à l’opposé de ce qui a été mis en place au Bon Marché et qui constitue selon l’aveu même de l’artiste une nouvelle voie.

 

Variations et séries

La création de Chiharu Shiota est, on le voit, d’une grande variété, même s’il s’agit souvent des thèmes similaires. Elle fait penser à une forme de catharsis très singulière, presque d’humeur, et la force de l’ensemble repose, sans aucun doute là-dessus, sur la proximité de Shiota avec les affres de la mémoire et l’engagement personnel et profond de l’artiste dans cette voie.

D’ailleurs elle travaille sans maquette, ni dessin préparatoire, avec une grande part d’improvisation selon l’espace qui lui est dédié et l’état d’esprit du moment dans une sorte de communion occulte avec les esprits du lieu, mais toujours avec des moyens rudimentaires, épingles, clous et escabeau. C’est dépouillé et très sophistiqué à la fois.

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© Chiharu Shiota, « The key in the hand ». Biennale de Venise 2015, Pavillon Japonais.

 

La prochaine exposition (à partir du 20 mai) à la galerie Daniel Templon révélera les derniers travaux de Shiota. Ils seront à dominante rouge. Nous verrons sous peu de quelle tonalité.


Brève biographie:

  • Née en 1972 à Osaka, Japon
  • Vit et travaille à Berlin, Allemagne
  • 1992-96 Kyoto Seika University, Japon
  • 2017: Solo show, Le Bon Marché, Paris, France
  • 2016: Sleeping is like death, Daniel Templon, Bruxelles, Belgique
  • 2015: The Key in the Hand, Pavillon du Japon, 56ème Biennale de Venise
  • 2013: Installation In Silence, Art Basel Unlimited, Bâle, Suisse
  • 2001: Under the Skin, Pruss & Ochs Gallery, Berlin, Allemagne
  • 2000: Breathing from Earth Kunstraum Maximillianstrasse, STADTFORUM Munchen, Munich, Allemagne
  • 2000: Bathroom & Bondage, Projectroom ARCO, Madrid, Espagne
  • 1995 : My existence as a physical extension, Hounenin Temple, Kyoto, Japon
  • 1994 : Becoming painting, Australian National University, Canberra School of Art, Canberra, Australie

A voir aussi:

  • Olafur Eliasson.
  • Antony Gormley, les corps abstraits.
  • Bruce Nauman.

  • © Chiharu Shiota.
  • Courtesy galerie Daniel Templon.

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© Chiharu Shiota.


Chiharu Shiota simplicité et évidence

© Chiharu Shiota.


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© Chiharu Shiota.


Thierry Grizard | Artefields.
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Thierry Grizard | Artefields.

Webmaster et auteur.

Artefields, couvre à travers un fil d’actualité fourni et quotidien l’ensemble des expositions à Paris, en France et pays francophones, mais aussi les grands évènements internationaux. Les champs d’intérêts sont essentiellement les arts plastiques, en allant de la peinture aux installations en passant par la sculpture. Nous nous efforçons également de découvrir ou soutenir d’un point de vue rédactionnel de nouveaux talents. Les articles de fond, ou analyses tentent de prendre un peu de distance relativement à l’actualité artistique afin de mieux éclairer cette dernière. De nombreuses galeries d’images sont à la disposition du lecteur qui pourra se faire une première idée du travail des artistes concernés. La ligne éditoriale ne se veut néanmoins pas exhaustive et revendique une part inévitable de subjectivité.

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