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Splendeurs et misères du Comic Sans

Publié le 19 juin 2017 par Tanagra @sinontusavais

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Chaussettes dans des tongs. Survet’ dans des chaussettes. Chaussettes au lit. Ces trois fautes de goût ne sont rien à côté du Comic Sans, pourtant 100% dépourvu de chaussettes. Le Comic Sans MS, dont personne n’utilise jamais le MS parce qu’il faut pas pousser mémé dans les orties non plus, c’est un peu l’enfant maudit des internets – la blague que toute personne âgée de plus de 10 ans (et de moins de 60) peut piger sans soucis. Sa seule apparence sue l’ironie, ou bien la maladresse, ou juste le troll ; il fleure bon les Sims de la première génération et les vaines tentatives de rendre notre Skyblog grave stylé. Il est aussi un petit bout d’histoire de l’ordinateur, du web et de nos mentalités.

Une (brève) histoire du Comic Sans

Octobre 1994 : le designer Vincent Connare est pépouse chez lui et, fort d’une riche expérience en création de polices (genre Magpie et Trebuchet), travaille sur un projet qui va changer sa vie. Il a pu jeter un oeil à une bêta de Microsoft Bob, un logiciel proposant une interface plus simple pour utiliser un ordinateur (et, en gros, l’ancêtre des assistants des suites Office et de Rover, le chien d’aide à la recherche sous XP) – et a remarqué qu’elle utilisait du Times New Roman dans une bulle de dialogue. Scandalisé par ce contraste un peu absurde, il s’est chauffé pour proposer une alternative. Grand fan de comics, il s’inspire très librement pour son œuvre des polices utilisées dans Watchmen et The Dark Knight Returns – et rate joyeusement sa deadline. Pas de regrets : Microsoft Bob a fait un bide monumental.

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Pourtant, en vrai, ça avait l’air assez cool

L’équipe de Microsoft 3D Movie Maker, néanmoins, décide d’utiliser la police pour les bulles proposées par son logiciel. Là encore, fail, elle renonce au profit du son – mais Comic Sans apparaît dans les pop-ups et dans les sections d’aide. Plus tard, il est inclus dans le packaging de base de Windows 95, puis dans les polices par défaut de Microsoft Publisher et Internet Explorer, puis dans le Microsoft Comic Chat inclus dans le Internet Explorer 3.0 de 1996… Une légende est née. On le retrouve même sur macOS, sur les Windows Phone, et aussi dans une toute nouvelle version améliorée en 2011, Comic Sans Pro : sa sortie, un premier avril, ayant brièvement donné à tout le monde l’espoir que cet acharnement était une bonne vieille blague des familles. Mais en fait non.

Chose à noter : à cette époque, Vincent Connare était directement associé au staff de Microsoft et n’a donc pas reçu le moindre royalties pour son invention. Seum.

Splendeurs et misères d’une police

Aujourd’hui, on va dire que c’est chaud de trouver un ordinateur sans Comic Sans – comme il est chaud de trouver un iPod sans album de U2 glissé là en fourbe. La police est facile d’accès, attire l’oeil. Conçue pour les enfants, elle fait son bout de chemin, notamment dans les écoles : certaines vont même jusqu’à l’intégrer officiellement dans les textes d’accessibilité, recommandées fortement aux professeurs. En vrai, Comic Sans répond à un besoin et y répond plutôt pas mal. Comic Sans est fun, simple, et, comme le dit son créateur sur son propre site internet, « est parfois mieux que Times New Roman ». A chaque utilisation sa police, quoi. D’ailleurs, le Comic Sans serait l’une des  mieux adaptées pour travailler avec des enfants dyslexiques : traits amples, p et q pas simplement « en miroir », formes différents pour un i majuscule, un l et le chiffre 1, espacement des lettres assez important…

Le petit problème, c’est qu’à l’avènement du Comic Sans correspond celui du choix des polices sur des traitement de textes accessibles à chacun : voilà que des menus déroulants avec pré-visualisation du rendu des polices nous laissent l’opportunité de tester et de choisir entre une foultitude de styles. Garamond nous paraît simple et élégant, Courier New nous semble un moyen fabuleux de se la jouer machine à écrire et péter les yeux du prof auquel on rend un dossier, Wing Ding nous laisse nous prendre pour une version moins glauque du Zodiac. Comic Sans, c’est alors la variante un peu sympatoche et originale de la police de base. A l’oeil du novice, ça paraît simple mais cool. Le temps est à l’expérimentation – et, dans ce domaine, Comic Sans fait un malheur. Quasi-littéralement.

Comme à chaque fois qu’on découvre un nouvel outil, bah, on fait des conneries avec. C’est un peu se sentir comme un beau gosse et penser qu’on pourra gérer le montage de l’étagère Ikea sans jeter un œil à la notice ou se renseigner un poil avant – on se foire. Sorti de son contexte enfantin, Comic Sans est incompris par les usagers – et finit sur un mémorial de guerre aux Pays Bas, ou encore sur une plaque commémorative pour Kurt Cobain près de sa ville natale, et à tellement d’autres endroits que les lister serait impossible. Comme le formule Brian Murphy dans un article sur le sujet dans le Seattle Times, « le Comic Sans est la mauvaise herbe du graphisme : elle pousse partout, et systématiquement au mauvais endroit ».

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Narmol. (Steve Pomeroy – flickr)

Naissance d’un mythe des internets

Dire que le Comic Sans a été décrié suite à ces utilisations abusives serait un euphémisme. Dès 1999, deux graphistes, Dave et Holly Combs, lancent le mouvement « Ban Comic Sans » après que leur employeur aie insisté pour qu’ils utilisent la police pour une exposition dans un musée pour enfants. Ils viennent souligner, assez justement en vrai, qu’une police devrait toujours aller de paire avec le message qu’elle est supposée porter. Dave Gibbons, qui avait réalisé la police de Watchmen et qui est donc l’une de ses influences directes, indique lui-même en 2009 qu’il trouve cette forme de lettre « particulièrement laide » et qu’il aurait largement préféré qu’on utilise son travail en tant que tel. L’essayiste et réalisateur Errol Morris se lance même dans une étude en 2012 avec l’aide d’un chercheur, qui prouve que l’utilisation du Comic Sans a tendance à influencer négativement son lecteur, qui pensera que l’information ainsi véhiculée est fausse. En réponse, Connare aurait déclaré qu’ils « feraient mieux de se trouver un autre hobby ». Le clash level typographie.

Le Comic Sans devient un synonyme de zéro crédibilité. Il devient, aussi, un moyen de troller dans la joie et la bonne humeur : la simple utilisation de la police sur une vidéo youtube suffit à signifier de la bonne grosse ironie de chez nous. Même les évènements en défense du Comic Sans semblent très 36ème degrés : depuis 2009, aux Pays Bas, a lieu le « Comic Sans Day » durant lequel plusieurs entreprises mettent leurs sites en entier en Comic Sans à l’initiative de deux animateurs radio ; en 2014, c’est l’artiste Jesse England qui transforme une machine à écrire pour qu’elle tape en Comic Sans.

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En 2014 aussi, c’est l’Organisation Européenne pour la Recherche Nucléaire qui déclare, un premier avril, que toutes ses publications seront écrites en Comic Sans.

Est-ce que cela rend l’histoire du Comic Sans tragique ? Non. En vrai, dans un virage à 90° comme on en fait rarement, le Comic Sans est revenu exactement au stade où il aurait du être. Stephen Coles déclare ainsi que cette police détient le « monopole de l’informalité ». Dans un acte presque enfantin, internet s’est ré-emparé de la police pour la mettre au centre d’un jeu – celui de l’humour, celui de l’absence totale de sérieux et du 36e degrés d’ironie. Utilisée n’importe où puis décriée pour cette utilisation abusive, elle a fini par redevenir quelque chose d’informel et de simple, de peu crédible par nature. Mais hé – elle a été conçue pour les bulles de dialogue d’un chien. Dans le jeu vidéo Undertale, le personnage de Sans nous est d’abord présenté comme pas des masses sérieux et crédible : il cumule des archétypes de la phrase sans majuscule et de l’utilisation de la légendaire police, dans des signes universels (enfin, sur internet) d’innocence et d’inoffensif.

En somme, que nous a appris le Comic Sans ? Que chaque police doit avoir son utilisation propre – que ces alignements de pixels sont le fruit du travail de véritables graphistes qui ont pensé une fin à leurs créations. Il reflète l’évolution de nos usages au fil des années – conneries et réappropriations comprises. Les pétitions pour supprimer le Comic Sans n’ont jamais aboutit, et, en vrai, c’est surtout parce que internet a sa propre culture – et que cette police en fait partie, peut-être même encore plus que toutes les autres.
Et peut-être même, aussi, que les chaussettes dans les tongs sont un acte de troll militant.

Bibliographie & Webographie

Image d’illustration: Jonas Tana – flickr

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