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Sani Elhadj Magori : « Produire des films pour comprendre notre société »

Publié le 21 août 2017 par Africultures @africultures

Dates clef de Sani Elhadj Magori(dit Sani Magori)
1971 : Naissance à  Galmi[1] (Niger)
1998-2001 : Formation d’ingénieur agronome en Algérie
2007 : Master 2 en réalisation documentaire à  l’université Gaston Berger (Saint Louis, Sénégal)
2008 : Réalisation du premier moyen métrage documentaire, Pour le meilleur et pour l’oignon
2010 : Réalisation-production du premier long métrage, Le Cri de la tourterelle – Koukan Kourcia
2010 : Fonde sa société de production Maggia images à Niamey

Principaux films réalisés et produits
Documentaires
2008 : Notre Pain Capital (13’)
2008 : Pour le meilleur et pour l’oignon  (52’)

Long métrage
2010 : Le Cri de la tourterelle – Koukan Kourcia  (62’)
2013 : Koukan Kourcia 2 : les médiatrices (72 ‘)
2015 : Destins Croisés  (45’)

Autres films produits
Niger Ina Zaki ? Ou va le Niger de Cathérine Martin Payen ; Chronique Dessinée  pour le petit peuple de Idi Nouhou ; Obalé le chasseur, de Faissol Gnonlonfin ; L’Arbre sans fruit de Aïcha Macky ; Une journée avec Alhousseini de Idi Nouhou ; Une journée avec Abdoul de Rakia Lamine Kader ; Une journée avec Moussa de Siradji Bakabé.

Après avoir grandi au Niger, Sani Magori passe son diplôme d’Ingénieur d’Etat en agronomie saharienne en Algérie, puis travaille comme journaliste pour différents magazines français et nigériens. Il se reconvertit dans la réalisation après un Master 2 à l’Université Gaston Berger de Saint Louis (Sénégal), avant de se lancer très activement dans la réalisation et production, plus par hasard puis par goût que par choix initial. Il est l’un des rares producteurs nigériens en activité, et son parcours l’oriente de facto davantage vers le métier de producteur qu’il exerce plus pour d’autres  réalisateurs que pour lui-même.

Comment êtes-vous entré dans le cinéma ?
J’ai fait mes études d’ingénieur en agronomie saharienne en Algérie, et pendant mon séjour j’ai été poussé vers un métier de reporter, qui ressemble à celui de cinéaste. J’étais journaliste pigiste reporter au magazine Amina, un magazine féminin qui est édité à Paris et vendu dans l’Afrique francophone. C’est au cours de cette activité que j’ai découvert l’envie de raconter, de rencontrer, l’envie aussi d’écrire. Après mes études, en 2001, je suis revenu au Niger et j’ai continué à écrire pour ce magazine puis d’autres, j’ai voyagé en tant que reporter dans les pays de l’Afrique francophone et au Nigéria.J’ai ensuite commencé à écrire des nouvelles que j’ai publiées aussi dans le magazine Amina ; elles ont un caractère particulier parce qu’elles évoquent des images, qui donnent envie de les adapter.
Dans mon enfance je quittais mon village pour faire 20km pour aller voir un film, mais je n’avais pas envie à cette époque de faire du cinéma. C’est cette rencontre, cette écriture, cette appréciation de mon travail qui m’ont poussé à aller vers l’écriture cinématographique, et un déclic fut la rencontre avec un jeune cinéaste nigérien, qui venait lui aussi de commencer à faire des films, Malam Saguirou. Il m’a ensuite  mis en contact avec Africadoc ; j’y ai candidaté et ai été retenu pour aller à la cité universitaire de la culture à Tombouctou au Mali. C’est là que tout a commencé, mon intérêt pour le cinéma a pris le dessus, et je peux dire je n’ai jamais exercé réellement la carrière d’agronome parce que je n’ai pas travaillé avec un contrat fixe, uniquement en contractuel et au service civique national dans le domaine agronomique Mais au fur et à mesure que j’exerçais ce travail, j’ouvrais mes yeux et j’ouvrais mes oreilles, j’appréciais les choses sous l’angle cinématographique. C’est là que j’ai écrit Les trois larmes du violet de Galmi qui allait devenir Pour le meilleur et pour l’oignon (2008, 52’) qui est mon premier film documentaire professionnel, un récit agronomique, socio-économique de la question fondamentale du revenu agricole, de comment est-ce que le paysan jongle avec l’agriculture familiale, comment est-ce qu’il est victime du commerce international de libre échange. Et après ce film je suis allé faire une formation à l’université Gaston Berger (Saint Louis, Sénégal), qui m’a permis de toucher au matériel cinématographique et d’être avec d’autres jeunes qui ont envie de faire du cinéma. Pendant un an on a échangé, on a travaillé et j’ai créé en 2010 ma boite de production, Maggia images, basée à Niamey.

Sani Elhadj Magori : « Produire des films pour comprendre notre société »Comment a été tourné votre premier film ?
Pour le meilleur et pour l’oignon est un film documentaire, une coproduction d’Africadoc, association présente en Afrique depuis une dizaine d’années et qui organise des résidences d’écriture pour permettre à des jeunes de s’approprier leurs propres images, donc c’est une coproduction entre Adalios, société de production basée en Ardèche dirigée par Magalie Chirouze, et Dangarama de Malam Saguirou, une société de production au Niger. Le film a été écrit et entièrement tourné au Niger, et a bénéficié des soutiens classiques, notamment l’OIF, la région Rhône-Alpes, et il appartient à la collection Lumière  d’Afrique.
Le film a vraiment tourné et rencontré son public, il a voyagé à travers le monde et il m’a permis aussi de m’affirmer parce qu’il a remporté beaucoup de prix. Il m’a aussi permis de rencontrer des personnes qui ont eu à jouer un rôle important dans mes projets et les films que j’ai réalisés après.

Comment en êtes-vous venu à produire vous-même vos films ?
Changer de peau est un film que j’ai produit avec une société liée à un festival de forum africain de films documentaires. Chaque saison nous prenons des stagiaires qui veulent faire du cinéma et on les encadre pendant deux ans. La première année ils réalisent un film collectif, la deuxième année chacun fait son film. Donc Changer de peau  et une dizaine d’autres films ont  été produits sous ma direction et actuellement je suis chargé de gérer ce film, donc ma société possède la distribution et la vente de ce film.
Ensuite j’ai commencé à produire mes propres films et les films des autres, surtout en Afrique, là je produis les films de réalisateurs du Bénin, du Tchad, du Niger, et même de France avec les films de Catherine Martin-Payen.  Maggia images a aujourd’hui dans son catalogue une dizaine de films produits ou coproduits. Le dernier en date (2017) porte sur Jean Rouch, réalisé par un français et coproduit par une boite française Roches noires production il a été tourné au Niger et nous pensons que ce film va parler de Rouch autrement, et qu’il va être un bon outil de célébration de son centenaire.
Je me suis retrouvé dans ce métier parce qu’on nous a appris à travailler ensemble, à mutualiser nos énergies avec le minimum de matériel, et aussi à aider les autres, et je crois que tout cinéaste a besoin qu’on l’aide à réussir ses premiers pas. Nous avons cette pédagogie et je crois que ça marche, quand nous voyons une Aïcha Macky réaliser son film L’arbre sans fruit, premier coup de maître, engrainer une vingtaine de prix en moins d’une année[2], on est encouragé et on se dit qu’on est sur la bonne voie.

Est-ce que à chaque fois que vous coproduisez vous changez de partenaire ?
Oui, effectivement, mais ça dépend de l’intérêt du sujet, du lieu où les gens se sont rencontrés. Des contrats se font au Fespaco, vous y rencontrez une personne, vous voyez son projet, vous essayez de coproduire, et vous voyez quelqu’un d’autre, etc., mais la plupart des films que je coproduis sont dans le réseau d’Africadoc. J’ai gardé un coproducteur pour deux films d’affilée, Koukan Kourcia 1 et 2 (Sani Magori,  2010 et 2014) Smac productions, et puis aussi j’ai fait un dernier film Destins croisés avec une autre équipe Vraivrai films (Florent Coulon) qui a coproduit le film d’Aïcha, et aussi  le film d’Allamine Kader Kora (La promesse du Biram, 2016). Quand on a bien travaillé ensemble on peut renouveler le contrat, mais parfois il faut changer d’humeur, il faut changer de regards, ça permet de capitaliser diverses expériences de travail.
Dans une coproduction il y a toujours une mutualisation des expériences et de la recherche du financement, très aléatoire en Afrique. Vous ne pouvez pas avoir un calendrier de production d’un film dans nos pays : vous commencez quand vous avez l’argent, mais vous ne savez pas quand tout l’argent va venir. Tandis que dans le cas d’une coproduction avec la France, on est certain que si le coproducteur a obtenu le soutien au niveau du CNC, ça peut servir de base pour déclencher certains financements. Ca amène aussi de la rigueur, de la qualité parce que généralement on peut faire venir du matériel assez puissant, parfois des techniciens pour le film mais aussi pour former les gens sur place, donc c’est l’avantage fondamental de la coproduction. Mais ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas y arriver par nous-mêmes, on peut le faire mais on gagne toujours plus en associant une autre boite de production qui a sa méthode et qui permet d’avoir un produit correspondant à des normes internationales. Au niveau de la diffusion également, le partenaire peut aider à diffuser le film avec son réseau ce qui permettra au film d’être vu par beaucoup.

Sani Elhadj Magori : « Produire des films pour comprendre notre société »Quelles différences voyez-vous entre les films documentaires et les films de fictions ?
Les films documentaires dans nos pays sont généralement des films institutionnels, ce qui donne une plus ou moins grande marge de liberté. Pour les films de fiction, le cinéma n’est pas ici une industrie en tant que telle, il n’y a pas des gens qui mettent de l’argent, il n’y a pas de banque qui prête de l’argent, et nos Etats ne nous soutiennent pas. Personnellement je ne fais pas de fiction en raison des difficultés de financement, et de la hauteur des budgets. Quand vous annoncez au Niger que pour faire un bon court métrage il faut compter 200 000 ou 300 000 €, personne ne comprend, ils imaginent le coût de financement d’une campagne politique, ce qui fait qu’on n’est pas pris au sérieux. Alors on bâcle les films, on fait avec 5 ou 10 millions de FCFA, les gens sont mal payés, ils n’ont plus envie de recommencer l’expérience, et ça augmente la méfiance.

Lorsque vous produisez un film, pensez-vous au public qu’il va toucher ?
Absolument, quand j’écris je pense d’abord au public, à comment le film peut être reçu. Et quand je choisis un projet je vois la cible, je vois l’engagement du réalisateur et je vois la place du film dans le développement, parce que pour moi l’Afrique, un continent en voie de développement, nous avons plus besoin de films qui nous construisent. Qui nous renvoient à notre propre identité. Qui nous donnent à réfléchir. Qui suscitent des débats. Qui permettent un changement de comportement. Nos films peuvent changer la manière, même si c’est à très long terme, des dispositifs par lesquels les gens se regardent ; je pense qu’on peut changer nos mentalités. Jusqu’ici tous les films que j’ai produits, réalisés ou auxquels j’ai participé, touchent à des questions existentielles qui permettent à chaque individu de comprendre l’autre ou de se sentir concerné par le sujet. Dans chaque film nous ne traitons pas d’une question unique, mais dans cette question se retrouvent beaucoup de thèmes, beaucoup de paraboles qui permettent de comprendre comment fonctionne notre société et de tirer la sonnette d’alarme. Dans chaque film que j’ai produit il y a ces objectifs et un engagement du réalisateur. C’est ça le plus important pour moi. Je préfère qu’on me raconte une histoire à la première personne que voir des films de reportage.

Comment diffusez-vous vos films ?
J’envoie aux festivals et je vends à quelques télévisions comme TV5 Monde, ou bien les télévisions locales, et aussi les cinéclubs des universités et des écoles. Le film d’Aïcha a été acheté par une télévision japonaise, une française, plusieurs africaines. Mais tout dépend de la thématique du film. On propose des tarifs forfaitaires aux télés, mais elles ne respectent pas toujours le contrat ; on leur cède deux diffusions par an, elles en font une dizaine le premier mois…
Je ne suis pas le distributeur du film d’Aïcha à l’international, on l’a confié à la société Point du jour qui a son réseau. Pour les DVD la distribution n’est pas aussi fiable au Niger que dans d’autres pays parce que elle est sujette à beaucoup de piratage et les gens achètent peu ; un DVD ça circule vite et ça meurt rapidement; vous ne pouvez pas en vendre une centaine par an parce que les gens n’ont pas la culture de participer en payant une œuvre.
Au Niger il n’y a pas de salles. Il y a un grand palais des congrès, de 1500 places très difficile à remplir et il faut oser y faire des projections, donc généralement elles sont subventionnées, par un festival, ou une association, une ONG, ou l’Etat du Niger qui peut offrir des places aux gens. On a fait des projections payantes, mais c’est risqué en raison du coût de la location de la salle.

Sani Elhadj Magori : « Produire des films pour comprendre notre société »Comment arrivez-vous à vivre de votre métier ?
C’est une question difficile : comme tous les cinéastes africains, je ne fais pas que du cinéma, car il y a beaucoup d’années de disette, et je suis obligé de faire des activités parallèles, mais toujours dans le métier. Par exemple je donne des cours de cinéma. J’enseigne surtout l’écriture du scénario, comment on réalise un film, comment on s’adapte au réel, comment on assure le montage, comment on ne se décourage pas quelles que soient les adversités du réel.
Et mon métier de producteur, c’est un film par an, une coproduction par an et quand les choses marchent on peut aussi avoir des films institutionnels, des films de commandes. Des fois aussi il y a des droits d’auteur qui viennent, avec une diffusion par ci  ou par là, mais le cinéma n’est pas capable de garantir un revenu permanent ; ce sont des contractuels partout, il n’y a pas d’employés permanent, il n’y a pas de structure permanente. Notre métier est tellement précaire que rares sont les sociétés dans nos pays qui s’acquittent de leurs impôts et qui finalement peuvent prétendre aux marchés publics, parce que pour pouvoir y accéder il faut être en règle avec les impôts. On répond aussi aux appels d’offre des ONG, et certaines avancent l’argent qui permet d’avancer étape par étape.

Comment définiriez- vous votre métier de producteur ?
Au début je ne pensais pas produire mes propres films. Mais au cours de mon deuxième film Koukan Kourcia il y avait deux coproducteurs, un français et un africain, et ils ont cassé leur contrat, alors pour que le film continu j’ai été obligé de créer ma boite, Maggia images, pour récupérer le contrat de coproduction. Et j’y ai pris goût, d’autant qu’il n’y avait pas de société de production au Niger. Je continue et je ne regrette pas parce que je trouve que c’est un métier qui permet d’avoir le plus de points de vue, qui vous permet d’aider les gens à construire leur film. Le métier de producteur ce n’est pas seulement la recherche de financements. C’est l’accompagnement dans tous les sens du mot, en amont, pendant, et après ; on cadre le travail du réalisateur. La plupart de ceux que nous produisons sont des jeunes, et c’est leur premier film.
Producteur est un métier mal défini, et souvent le réalisateur n’arrive pas à comprendre sa place ; aujourd’hui si j’ai 20 projets à produire, je ne peux pas être disponible équitablement pour les 20 projets. Un producteur quel que soit son courage, sa force, sa détermination, ne peut pas être disponible équitablement pour tous les projets qu’il a devant lui, mais c’est au réalisateur de montrer qu’il travaille et pousse. C’est toujours la loi du « je donne, tu donnes » ; ce n’est pas parce que un réalisateur a un producteur qu’il va trouver l’argent non ; il faut qu’il travaille aussi, sur d’autres pistes, d’autres idées. Moi je vais chercher des sous ! On a besoin l’un de l’autre, on échange, je fais des remarques, il travaille, il avance et à un moment je peux dire « Viens on va tourner ».

Propos recueillis par Camille Amet et Juliette Akouvi Founou à Ouagadougou en février 2017 ; entretien réalisé par Claude Forest.

[1] Galmi est la capitale de l’oignon violet, située à 550 kilomètres à l’est de Niamey,  le Niger étant le premier producteur d’oignon d’Afrique de l’Ouest.
[2] Dont en 2016 : Aux Écrans du Réel- Le Mans (France) – Prix du Jury & Prix du public ;  Les Escales documentaires de Libreville – Libreville (Gabon) – Mention Spéciale Grand Prix Charles Mensah ; Lumières d’Afrique – Besançon (France) – Mention spéciale du Jury ; Festival International Jean Rouch – Voir autrement le monde – Paris (France) – Prix du Premier Film & Prix Fleury Doc ; Africa Movie Academy Awards – Lagos (Nigeria) – Prix du Meilleur Documentaire ; FESTICAB – Festival International du Cinéma et de l’Audiovisuel du Burundi – Bujumbura (Burundi) – Premier Prix dans la catégorie documentaire.


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