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« Le navire Le vent Paraclet c’est le capitalisme en miniature »

Publié le 12 décembre 2017 par Africultures @africultures

Cinquième roman de Wilfried N’sondé, Un océan, deux mers, trois continents , suit la destinée de Nsaku Ne Vunda, prêtre qui a véritablement vécu au 17e siècle. Premier ambassadeur africain au Vatican, il aurait été envoyé à Rome par le roi du Kongo(1) pour demander au pape d’abolir l’esclavage. À partir de faits historiques, N’sondé dessine le portrait d’un jeune homme qui embarque sur un bateau négrier en partance du kongo vers le Brésil avant d’arriver en Europe. un roman d’aventures qui questionne le monde contemporain, tant les retentissements avec l’actualité sont prégnants. Sortie française prévue le 3 janvier aux éditions Actes sud et simultanément, au Canada, chez Mémoire d’encrier.

Afriscope. Comment avez-vous connu l’histoire de Nsaku Ne Vunda, ce prêtre du royaume du Kongo envoyé auprès du pape à Rome au 17e siècle pour plaider en faveur des esclaves ?

Wilfried N’Sondé. J’ai un frère historien, spécialiste du royaume du Kongo. Chez lui, j’ai trouvé un livre avec l’histoire de Nsaku Ne Vunda. J’ai été interpellé par cet homme, appelé par le pape, qui monte sur un bateau avec des esclaves. Des esclaves qui viennent de son pays, qui ont la même couleur que lui, mais lui n’est pas dans la cale, il est avec les officiers. cela a confirmé une idée que j’ai toujours eue, à savoir que l’identification Noir / Blanc est très récente dans l’histoire de l’humanité. on n’en a pas de traces dans l’égypte ou la rome antique, qui étaient des empires à cheval entre l’Europe et l’afrique. on n’identifie pas, à cette époque, les gens par leur couleur de peau. Et le fait que Nsaku Ne vunda ait pu monter sur ce bateau sans être enchaîné le confirme.

Le roman est alors dédié à son périple : la traversée de l’Atlantique sur le navire Le Vent Paraclet , l’arrivée au Brésil avant de repartir vers l’Europe. J’ai vraiment été habité par ce personnage, par cette époque.

J’étais convaincu qu’il fallait écrire ce livre, que c’était à moi, par l’écriture, d’être à la hauteur de ce personnage et de son destin. En soi, c’est une matière romanesque idéale. une matière pour construire un héros dans un contexte où on ne l’attend pas. il y a des pirates, l’inquisition, la traversée de la castille à pied, celle de l’atlantique sur le navire vers le Brésil… il y a des paysages, un contexte politique, une multitude de personnages – des esclaves, un capitaine, des matelots, des pirates barbaresques, etc . c’est le voyage et les découvertes d’un jeune gars dans le monde au 17e siècle. Et il a un but fou : voir le pape avec pour objectif d’abolir l’esclavage. c’est aussi une manière de parler politique, religion, spiritualité à échelle humaine. mais c’était très important pour moi de ne pas tomber dans le pédagogisme ou le moralisme. ce qui m’a intéressé, c’était d’explorer la complexité de l’humain, de revisiter un bateau qui transporte des esclaves et non de faire un pamphlet. l’ambition était vraiment qu’il y ait plusieurs niveaux de lecture possibles.

Nsaku Ne Vunda est un personnage qui, dans son existence même, pose des questions fondamentales socioculturelles et politiques, qui retentissent encore aujourd’hui.

À commencer par comment le destin d’un individu est modelé, voire broyé, par des forces beaucoup plus puissantes que lui. le héros, Nsaku Ne Vunda, est seul avec sa bible et sa croix, il affronte des forces dont il ne soupçonne même pas l’ampleur : son roi, le roi d’Espagne, le Vatican, les Pays-Bas, la France, des puissances militaires, religieuses… Quand on voit les migrants en Libye, leur destin aussi, sans qu’ils s’en rendent compte, est fonction de relations politiques, économiques, qu’il y a entre l’Afrique, l’Europe et l’Amérique.

En lisant votre roman, on est frappé par les échos à l’actualité. Par exemple, on y lit : « Des centaines de vies broyées, sacrifi ées, utilisées au profi t de la prospérité d’une poignée d’individus ».

Quand on se dit qu’on va s’emparer d’un phénomène du passé, on se doute qu’il y aura des résonances aujourd’hui. mais quand on se rend compte que ce ne sont pas seulement des résonances, que c’est l’actualité, c’est assez effrayant. le vent Paraclet c’est le capitalisme en miniature. il y a 300 esclaves, une centaine de matelots, quelques officiers, un armateur en Europe, le roi du Kongo et un acheteur aux Amériques. C’est-à-dire une dizaine de personnes qui s’enrichit en broyant la vie de près de 400 personnes. On en est encore là.
Votre livre est une philosophie politique du pouvoir, jusqu’au décryptage de la mise en esclavage. C’est inquiétant de comprendre que les sociétés humaines se construisent souvent sur un système de domination, plus ou moins intense. Dans un système où la domination est exacerbée, certains deviennent des non-humains, esclaves ou serfs. Pour louis de mayenne (NDlr : capitaine du bateau), un matelot est quelqu’un qui a moins, ou pas du tout de valeur, si ce n’est une valeur travail qui disparaîtra quand il n’en aura plus besoin. Il ne se sent pas de la même humanité qu’un matelot ou qu’un serf. autant que le roi du Kongo ne se sentait pas d’une même humanité que les gens qu’il vendait. C’est pour ça que c’est important de sortir de ces histoires de Noirs et de Blancs. Ça nous brouille l’esprit et on ne comprend pas ou peu ce qui se passe vraiment. Les théories de la race ne datent pas du 17e siècle. c’est plus tard qu’on théorise une situation économique justifiée par des fumisteries scientifiques.

Comment vous êtes-vous documenté sur cette période historique ?

Je me suis beaucoup documenté sur comment les esclaves vivaient, comment on les nourrissait, comment on les soignait. c’est horrible. J’ai beaucoup travaillé pour toujours être dans le ressenti des personnages. il fallait imaginer le fait qu’on embarque des gens sur un bateau, ils ne savent pas ce que c’est, ils sont dans le noir, ils ne savent pas si ça va durer un jour, un an, ils n’y comprennent rien. C’est plus que l’horreur. C’est inimaginable, surtout l’histoire des morts qu’on laissait sciemment plusieurs jours dans la cale pour que les esclaves supplient qu’on les libère de la présence des cadavres… Et le fait d’être maintenu constamment en vie. Parce qu’il fallait qu’ils soient vendus. c’est un système horrible, pensé à des fi ns économiques. Dans ce roman, tout est documenté. c’est un mélange de données historiques et de fiction. Par exemple, toutes les perceptions de Nsaku Ne vunda sur l’atlantique, au Brésil, au Portugal, en Castille et à Rome sont inventées. mais la course des Juifs(1) qu’il voit quand il arrive à Rome n’est pas une invention.

« Le navire Le vent Paraclet c’est le capitalisme en miniature »

Vous plantez un décor géopolitique en incarnant tous les personnages ; du prêtre aux rois, et au pape. la littérature est géniale quand elle me pousse en tant qu’auteur à me transcender.

Pour écrire ce roman, il fallait non seulement des ressources affectives, littéraires, mais j’ai dû aussi me servir de mes cours en sciences politiques pour tout le background géopolitique. Pour moi, c’était une expérience de création totale. Et c’était la difficulté : être à la fois dans quelque chose de très intime, et en même temps considérer des grands mouvements géopolitiques. Jongler entre l’intime et l’histoire et rendre le tout cohérent. Ne pas rester dans le fait historique sans non plus le bafouer. inventer le caractère du pape sans faire de lui un individu lambda. il fallait trouver l’équilibre toujours. Et pour chacun. Vous avez choisi la première personne, le « je » de Nsaku Ne Vunda pour raconter ce récit. Comment construit-on le personnage d’un ecclésiastique ? il y a peu de documentation sur Nsaku Ne vunda. Et pourtant il fallait que je lui donne une biographie et une langue. comment parle un prêtre Bakongo du 17e siècle ? J’ai galéré. Dans mes autres livres mon rythme est plus soutenu. là, il fallait se mettre dans la respiration d’un ecclésiastique. un prêtre ne parle pas comme vous et moi. J’ai fait une retraite monastique, chez des Bénédictins où règne la loi du silence. Je me suis imprégné du souffl e, du rythme des moines pour peaufi ner la voix de Nsaku Ne vunda. Et je me suis replongé dans la littérature classique – hugo, montesquieu, voltaire – pour m’imprégner du passé simple qui a l’avantage d’être précis, qui est vite joli si on évite d’être précieux. Et qui rappelle qu’on est dans le passé.

Quel était votre rapport à la spiritualité avant cela ? Car c’est un roman qui en est imprégné.

Je ne suis pas catholique. mais les questions de spiritualité m’intéressent beaucoup. ce en quoi je crois, ce sont les derniers mots du livre : « À l’heure de mon trépas, subsistait dans mon cœur un fort attachement à l’existence d’une passion d’amour entre les humains, celle qui transcende la vie sur terre en une expérience sublime ». On peut, à partir de là, s’entendre avec beaucoup de personnes, qu’elles soient ou non religieuses. Je l’ai ressenti fortement en écrivant le livre et en passant ce temps au monastère.

Au fur et à mesure de son périple, Nsaku Ne Vunda découvre l’horreur de l’esclavage et l’implication du Vatican. Il ne remet pourtant pas fondamentalement en cause sa foi. Il la fait par ailleurs cohabiter avec son héritage ancestral, les esprits des ancêtres.
il en va de l’église comme des nations. si les autorités religieuses du Vatican ont cautionné et participé à l’esclavage, je ne pense pas que tous les prêtres le cautionnaient. comme, quand on lit le roman, on peut dire : « les Africains ont participé à la traite ». Certains Africains oui. Ceux qui détiennent le pouvoir politique, militaire, économique, qu’ils soient africains, asiatiques, américains, européens, n’ont pas les mêmes intérêts que le peuple. ce ne sont pas les africains, ni les Européens qui ont participé, mais les africains et les Européens qui détenaient le pouvoir économique et militaire. les esclaves, les matelots, tous ces gens-là, en sont victimes.

Comme dans votre roman Berlinoise , vous faites éclore sur le fil de l’Histoire une relation forte, ici, entre ce prêtre et un matelot qui brise toutes les barrières que peuvent justement construire les puissants.

ce qui est fantastique, c’est que malgré tout ce système économique et politique de soumission, de division, de conflits, l’être humain a cette capacité, aussi, de s’ouvrir à l’autre et de construire quelque chose de beau. Et ça commence à deux. la rencontre est dans d’autres valeurs que le profit économique. Elle est dans – on l’appelle comme on veut – l’amour, l’amitié, un sentiment puissant qui fédère. c’est mon héritage romantique assumé. Nsaku Ne Vunda, prêtre venu du fi n fond du royaume du Kongo, et martin, arrivé d’une campagne de l’ouest de La France, se retrouvent là. Malgré les barrières, ils deviennent amis. C’est le contrecoup de l’horreur.

« Le navire Le vent Paraclet c’est le capitalisme en miniature »

La piraterie, ce « joyeux désordre multicolore », semble décrite comme une sorte de marginalité en lutte contre les forces géopolitiques en œuvre.

Ce sont un peu les punks de l’époque. Des marginaux qui se rassemblent pour la survie au quotidien. J’ai imaginé une mini société qui fonctionnait sur l’adhésion volontaire, qui élisait son chef. ce sont des marginaux avec des codes moraux très lâches. Ils étaient d’emblée dans la marge, dans la subversion. Ils n’avaient aucun avenir si ce n’est de mourir vite. ils étaient les ennemis de tous, des religieux et des états. on y trouvait de tout ; des déserteurs, des criminels, des tordus, des poètes… Et parmi les hors-la-loi il y a des gens qui le sont par romantisme et d’autres par intérêts, mais ils se comprennent. ils ont en tout cas cette envie commune d’être en marge de la société, de ne pas en être des produits dérivés. Je les aime beaucoup parce qu’à Berlin, pendant 15 ans, j’ai fréquenté les milieux alternatifs. Nous n’étions pas des pirates mais il y avait cette envie d’exister hors du mainstream , de l’ establishment . l’authenticité était à trouver là dans cette résistance, dans cette marge. Et qu’on s’invente nos propres règles. J’ai beaucoup aimé ces pirates. Et quand je suis tombé sur l’histoire vraie du capitaine Diable, j’ai trouvé ça génial de faire rencontrer un capitaine venu des PaysBas avec un prêtre Bakongo.
Sur cette matière historique terrible, avec des échos dramatiques à ce qui se passe aujourd’hui, vous insufflez un vent d’espoir. Comment le nourrissez-vous ? globalement, le monde va mieux. l’humanité produit aujourd’hui assez de nourriture pour tous les êtres humains. le problème est celui de la distribution. c’est un problème de taille mais l’humanité a trouvé les moyens de nourrir toute la planète. il y a moins de guerres quand même qu’au début du 20e siècle. Aujourd’hui, la crise des migrants pose des questions fondamentales. Quand j’ai terminé le roman, je me suis dit : mince ! À l’époque de Nsaku Ne vunda il fallait amarrer les bateaux, les emmener en Afrique, enchaîner les gens, les nourrir, les emmener en Amérique pour bosser. Aujourd’hui les gens partent d’eux-mêmes, ils payent. on arrive à une limite du modèle économique mondial hérité de la période où vit Nsaku Ne Vunda. Non seulement ce modèle détruit irrémédiablement l’environnement, mais en plus il produit tellement d’injustices et de pauvreté que ça ne peut pas continuer. Et la tragédie des migrants nous le dit fortement. Est-ce qu’une autre organisation économique est concevable, est-ce qu’elle est applicable ? À quel prix et à quelle vitesse ? c’est le challenge du 21e siècle. De manière urgente, il faut des changements philosophiques, mentaux, éthiques, sociaux, pour que les gens ne soient plus obligés de partir. sinon, c’est notre modèle philosophique qui va éclater.

Vous êtes romancier, mais aussi musicien et terminez actuellement une formation de scénariste à la Fondation européenne pour les métiers de l’image et du son (Femis).

Les disciplines sont-elles complémentaires pour vous ? oui, elles le sont. J’aurais quand même tendance à dire que le roman est la forme totale ; on peut y mettre de la poésie, construire des images, produire des parfums, etc . tout. le cinéma est un créateur d’émotions très fortes et instantanées. J’adapte mon roman Fleur de béton
au cinéma. En musique, ce que j’adore c’est le live. ce sont les émotions directement. En littérature, il y a 95% de lecteurs que l’on ne verra jamais, il y a une distance, on ne connaîtra jamais leur ressenti.

Wilfried N’sondé en dates
1968 : Naissance à Brazzaville.
1973 : Arrivée à meulun (77).
1991 : Installation à Berlin.
2007 : Parution de son premier roman, Le cœur des enfants léopards . Suivront Le silence des esprits (2010), Fleur de béton (2012) et Berlinoise (2015). actes sud.
2018 : Parution de Un océan, deux mers, trois continents . Actes sud. Formation à la Femis pour l’adaptation de Fleur de béton au cinéma.


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