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Max | Joseph Murdron

Publié le 27 avril 2018 par Aragon

murdron.jpgComme Félix Arnaudin (clic) que j'aime et admire tant j'ai un peu l'impression d'avoir été le témoin d'un changement de monde. Ce n'est pas un papier passéiste que j'entreprends, juste une petite réflexion sur le vivant. Les changements du vivant.

Félix a été témoin du changement profond, total et radical des Landes, plus précisément celui de la Haute-Lande. Il a fixé des centaines de paysages, habitats, habitants sur plaques. Ses clichés ont une valeur photographique, ethnologique et poétique inestimable.

À Amou la fin des années cinquante a été le grand tournant, la bascule de l'ancien monde vers le nouveau. Industrialisation d'Orthez, d'Hagetmau, bassin de Lacq, nouvelle agriculture, nouvelles personnes dans les mentalités qui se sont transformées à la vitesse d'un cheval au galop - comme la marée au Mont Saint-Michel -  et des portraits qui s'affichent à présent dans une uniformité toute fadassement nord-américaine.

Le béret a cédé sous les coups de boutoirs répétés de la casquette initialement de base-ball. Nous nous ressemblons tous à présent. Frappant chez les jeunes plus particulièrement. Un ado, qu'il soit d'Amou, de Paris, de Tokyo, d'Alger ou de Wichita (Kansas) est le même. Strictement le même.

Joseph Murdron que j'ai bien connu serait incrédule s'il se savait désormais sur Internet, s'il savait que mes amis de Calédonie, du Québec, de France le dévisageront avec bienveillance j'espère. Je pense à lui car j'ai découvert sa photo dans la boîte à photos de mon père, ils étaient du même âge. Auraient eu quatre-vingt-dix-huit ans cette année.

Joseph vivait avec son frère dans une ferme bien modeste. "Vieux garçons" comme on dit tous les deux. Si son frère très gentil lui aussi du reste s'était ensauvagé en n'ayant pas de contact avec le monde si ce n'est celui des limites de sa terre, Joseph sortait par contre de chez lui, allait au marché, au bistro, à la fête du village, aux courses landaises, aux banquets des condisciples de sa classe. C'était un bien brave homme. Un simple homme. Il est mort sans avoir eu de tracteur, ni de télévision, ni de maladies modernes.

Il avait une bicyclette rouge, Peugeot, avec un grand porte-bagage. Le porte-bagage était indispensable à la campagne sur une bicyclette. On y mettait jusqu'à quatre paires de poulets dans un panier pour aller au marché, il nous accompagnait sur les chemins de la forêt et accueillait le sac de pignes ou de "gemmelles" indispensables pour démarrer le feu de cheminée. Joseph avait un grand et beau vélo rouge.

Quand il y avait la fête au village, il le garait sous l'auvent du garage de mon père, avec son accord et le récupérait plusieurs heures plus tard et c'est là que les choses se compliquaient. Je l'ai entendu un soir, assez tard dans la nuit, engueuler son vélo, son cher vélo : "Gran macaréoü ne bos pas me decha pouya sus tù, sou qué té hey ?" (Grand .... (insulte au choix) tu ne veux pas me laisser monter sur toi, qu'est-ce que je t'ai fait ?)
Il était tellement bourré que toutes ses tentatives pour grimper sur son beau vélo rouge échouaient, il renonçait et rentrait chez lui à pied en tenant sa bécane revêche par le guidon...

Joseph avait la tronche des hommes de la Lande saisis par Arnaudin, c'était frappant, émouvant. Cet homme n'avait pas une once de malignité, de mauvais calculs en lui. C'était un simple comme les plantes du même nom, c'était un gentil, c'était un paysan qui labourait avec ses vaches et a vu à la fin de sa vie des tracteurs gros comme des locomotives labourer dans le champ à côté du sien, qui a dit un jour à son voisin (vrai) que lui avait tout le temps pour lui.

Il parlait vrai et c'est vrai qu'il avait le temps pour lui Joseph. Qu'avons-nous entre nos mains, nous, aujourd'hui ? Du stress ? Du calcul matériel ? Et la vie, qu'en faisons-nous ? Quels moyens nous donnons-nous pour la rendre joyeuse et lumineuse ? Je fais en sorte depuis peu de ne tenir compte que de ça : rendre ma vie lumineuse et joyeuse.

Va Joseph, va à la rencontre du monde, je t'offre cette possibilité aujourd'hui, tu mérites bien ça, tu pourras rentrer bourré tout à l'heure, les amis d'Internet ne te jugeront pas...


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