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La route d'Istanbul

Publié le 14 mai 2018 par Montagnessavoie
J'ai vu le titre, j'ai vu l'extrait et, surtout, j'ai vu le nom du réalisateur : Rachid Bouchareb, celui-là même qui avait remarquablement écrit le film "Indigènes". Alors, j'ai rallumé la télé.  Le sujet est encore, malheureusement, d'actualité, bien qu'on en parle un peu moins. Une mère belge voit sa fille disparaître et apprend qu'elle se dirige vers la Syrie. Le processus est celui décrit dans les témoignages de parents qui connaissent la situation : une enfant réservée, 18 ans, tout ce qu'il y a de plus normale, rien qui éveille le soupçon. Et puis une rencontre, souvent amoureuse, une conversion à l'islam en cachette et un départ dans le secret, sans même une lettre explicative. Pour les parents, le calvaire qui commence. D'abord l'attente, puis l'effroi et encore l'attente, pendus à un téléphone qui ne sonne pas et la culpabilité qui noue la gorge et le ventre. Pourquoi ? Qu'a-t-on fait de mal ? La mère d'Elodie, dans le film de Bouchareb, est jouée par la superbe Astrid Whettnal. En fait, elle ne joue pas, elle est. Elle transpire de vérité. Elle ne pleurniche pas, elle ne hurle pas de douleur, elle ne se tord pas les mains en ne sachant que faire. Les sentiments, pas besoin d'y passer des heures, on les lit dans les yeux, on les devine, ils nous sont simplement suggérés et on les attrape au vol. Une surface pudique qui ne tait pas le fond mais le laisse juste transparaître en filigrane. Il faut dire que c'est extrêmement bien filmé, intelligemment. Et on se dit que Rachid Bouchareb était définitivement l'homme de la situation. Le fait que la mère, soit une femme forte, offre une toute autre perspective. Pas de scène dramatique de parents éplorés pleurant ensemble dans leur salon. De l'action. Maman courage dont la colère mêlée à l'incompréhension provoquent en elle une réaction à la fois folle et lucide : puisque sa fille est majeure, puisqu'en conséquence les autorités, la police, n'entreprendront pas de recherches, elle décide de partir en Turquie, puis en Syrie. 
On voit d'une part le lien fort, l'instinct maternel qui devient animal, la louve qui n'est plus rien si elle n'a pas de petit à protéger, l'amour indestructible, la femme combat qui ne se laisse pas gouverner par les lois absurdes du monde ; et d'autre part le difficile passage de l'adolescence à l'âge adulte, le choix d'un chemin, le rôle des autres, l'amour encore, les rencontres, la soif d'un idéal, le besoin d'un engagement et, en miroir, la peur du vide. Jusqu'à la dernière scène, la dernière réplique, Rachid Bouchareb bouscule nos certitudes et nos idées préconçues, sème le doute dans nos esprits et propose une fin qui n'en est pas une, un questionnement sur lequel on reste et qui tourne dans nos têtes. On est loin du bien et du mal, du manichéisme et du jugement. On est dans la tolérance, dans la réflexion, dans l'universalité des problématiques relations humaines. Et, sous-jacente, la question de notre ouverture face aux choix de nos proches et celle, inévitable, de notre posture face à la guerre. 

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