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Alaphilippe, lui, n’escamote pas les Pyrénées

Publié le 24 juillet 2018 par Jean-Emmanuel Ducoin

Alaphilippe, lui, n’escamote pas les Pyrénées

Julian Alaphilippe, encore vainqueur.

Dans la seizième étape, entre Carcassonne et Bagnères-de-Luchon (218 km), brillante victoire du Français Julian Alaphilippe (Quick-Step). Il s’agissait de la première grande étape dans les Pyrénées, avec le franchissement de trois cols majeurs. Les favoris, désolants de passivité, se sont neutralisés…

Bagnères-de-Luchon (Haute-Garonne), envoyé spécial. 
Bercée d’antiques ondes de choc, l’entrée dans les Pyrénées signifie en général que le cyclisme des tréfonds atteint une forme de surgissement insoupçonné, une haute intensité dramatique enfantée par une noblesse de vent. Dans les temps d’odeurs de poudre, la gloire de la Grande Boucle se mesure aussi aux hurlements extérieurs qui, rarement, désanctuarisent le rituel sacré résumable d’une phrase: «On ne touche pas au Tour.» A l’orée d’une étape à priori magistrale, les scrutateurs regardèrent donc, incrédules, un peloton à l’arrêt après moins de trente kilomètres de course. Neutralisation temporaire; près de quinze minutes. Munis de bottes de paille, des agriculteurs en colère tentèrent de bloquer le passage, avant l’intervention de policiers, qui, d’ordinaire, anticipent assez bien ce genre d’événements prévisibles sur les routes de juillet. Sauf que les méthodes usuelles pour disperser des manifestants, par exemple l’utilisation inconsidérée de gaz lacrymogène, se prêtent mal aux Forçats dont l’usage de la vue reste essentiel, pour ne pas dire obligatoire. Après cet exercice de force, Eole se chargea de disperser dans l’air les maudites effluves. Et quand les 150 rescapés apparurent sur zone, ce fut le quartier latin transposé sur place. Scènes surréalistes de coureurs, yeux et gorges en feu, contraints de s’arrêter pour une distribution de dosettes de collyre. Les organisateurs croyaient avoir pensé à tout en interdisant les fumigènes. Les voilà débordés par le zèle des policiers eux-mêmes…
Un nouveau départ fictif fut ainsi donné plus d’une heure après le premier. Le chronicoeur dressa alors son regard intact vers les cimes et découvrit, derrière le bleu profond du ciel, des nuages très gris ourlés de plomb. Imaginant déjà des corps effondrés, des cyclistes affaiblis par des glissements sournois de la montagne semblables à des étais de sanglots. De la peur. Les franchissements de trois cols majeurs, entre Haute-Garonne et escapade en Espagne, se prêtaient à tous les fantasmes : Portet-d’Aspet (5,4 km à 7,1%), Menté (6,9 km à 8,1%) et Portillon (8,3 km à 7,1%), placé à dix bornes de l’arrivée. Plus de quarante fuyards entamèrent ces difficultés propices aux éblouissements, sur des lieux qui hantent, tels des fantômes. Parmi eux, des noms réguliers: Van Avermaet, Van Garderen, Barguil, Mollema, Yates, Gilbert, Alaphilippe, etc.
Traceraient-ils leurs chemins dans la détrempe des orages qui grondaient? Ou électriseraient-ils le récit d’une épreuve si cadenassée que les mots flottent comme des mollets sur les chaînes.
Dans un contraste saisissant, le soleil remporta la bataille et nous pensâmes – allez savoir pourquoi – à Octave Lapize, vainqueur à Bagnères-de-Luchon en 1910 après avoir escaladé à pied les derniers hectomètres du Tourmalet, tractant à la force des bras un vélo antédiluvien sur un chemin qui n’en portait que le nom, hurlant aux organisateurs: «Vous êtes des assassins!» Un instant, nous nous sentîmes renaître à la dramaturgie d’un monde dissolu. Le Belge Philippe Gilbert, parti en solitaire à tombeau ouvert dans la descente du Portet-d’Aspet, nous rappela brutalement que les dangers potentiels se nichent dans chaque aspérité. Il manqua un virage, passa par-dessus un muret et disparut dans un ravin, mangé par les feuillages. Notre solitude fut son vertige. Et lorsqu’il réapparut, la carcasse secouée mais intacte, enfourchant même de nouveau son vélo, nous fûmes convaincus que l’esprit protecteur de l’Italien Fabio Casartelli, mort ici-même dans ces maudites pentes en 1995, venait de souffler sur ses épaules.
A l’avant, le Français Julian Alaphilippe, attaquant en diable, magistral de tempérament depuis le départ en Vendée, conforta et honora son maillot de meilleur grimpeur. Profitant de la chute d’Adam Yates en vue de l’arrivée, il fila vers sa deuxième victoire d’étape. La plus aboutie sans doute, celle qui scelle une vie de rêves éveillés. Héros vivant, lui sait s’inspirer «à l’ancienne» de l’exemplarité des Illustres dont il puise des parcelles de légende. Toute mélancolie ravalée, Alaphilippe incarne chaque jour un peu plus la dignité retrouvée du versant féroce de la joie cycliste! 
Car pendant ce temps-là, nous attendions que les favoris, pointés à neuf minutes, débutent leur long monologue avec les silences du col du Portillon, l’ultime occasion pour les ascensionnistes du jour de confronter leurs propres allégories à la puissance des Sky. Le matin, répondant à l’Equipe qui leur demandait si les positions resteraient figées entre eux dans le cas où leurs adversaires ne les attaquent pas, Chris Froome répondit: «Oui», et Geraint Thomas ajouta: «Oui, sauf si l’un de nous deux craque.» Personne ne craqua. Mais personne ne les agressa non plus… Nous ne vîmes que de faux Géants. Des pédaleurs du calcul. Nous cherchâmes à leur place des preuves mythiques: il n’y avait rien à voir! Quelquefois, l’acte cycliste par excellence atteint, de ci de là, à l’essence même du tragique caché dans la ferveur qui doit s’y consacrer pleinement. L’attitude passive des Dumoulin, Riglic, Bardet et consorts asséchèrent les phrases du chronicoeur, désoeuvré. Plus rien n’est donc impossible. Les «leaders» ont escamoté l’entrée dans les Pyrénées. Qui aurait cru qu’ils oseraient pareil outrage? [ARTICLE publié dans l'Humanité du 25 juillet 2018.]

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