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Alexandre Jollien et la dépendance affective

Publié le 16 octobre 2018 par Eric Acouphene
Alexandre Jollien et la dépendance affective
Le Temps: Qu’est-ce qui vous a convaincu de révéler cette addiction sexuelle qui a failli vous détruire? Alexandre Jollien: D’abord, je parlerais plutôt de dépendance affective, émotionnelle. Je me suis épris d’un corps idéal, je suis tombé dans un esclavage, dans une relation par Skype qui me conduisait droit dans le mur. De fil en aiguille, cette passion a été l’occasion d’une fabuleuse base de travail pour une réflexion philosophique: qu’est-ce que la liberté? Comment sortir de l’acrasie, le divorce qui sépare nos plus hautes aspirations et nos actes quotidiens? Comment oser un joyeux détachement? J’ai avant tout pensé à ceux qui triment dans la même servitude et se coltinent la dépendance. C’est en pensant à eux que j’ai osé la transparence. Enfin, je voulais montrer que le travail philosophique, c’est aussi et avant tout dépasser des rôles, revenir au fond du fond et faire le pari, finalement, que l’on peut être aimé inconditionnellement quels que soient nos blessures, nos traumatismes, nos faux pas. Se mettre à nu ainsi, c’est aussi un exercice philosophique. Lequel est-ce? Chögyam Trungpa, un maître tibétain dont la lecture a beaucoup fait pour me tirer d’affaire, parle d’hypocrisie, de fraude, de distorsion fondamentale. Méditer, entamer un travail de soi, c’est traquer les mensonges, les illusions, cesser de se la raconter, de baratiner, en un mot: devenir soi-même sans jamais s’imposer et cesser de ressembler à une marionnette en prenant conscience de ses blessures, de ses aspirations et de ses contradictions. Se mettre à nu, au fond, c’est oser quitter le vernis social, les fausses sécurités et rejoindre le fond du fond, la joie inconditionnelle. Face à l’emprise de l’addiction, qu’est-ce qui vous a le plus aidé? D’abord, la solidarité, ma femme, mes amis, ma famille ne m’ont jamais lâché la main. Il fallait faire péter le monopole de l’affection que j’avais concédé à une seule personne pour apprendre à retrouver la joie en tout. Les philosophes m’ont secouru énormément, mais aussi un thérapeute, Pierre Constantin, qui en proposant une thérapie par l’action, m’a soutenu. Sa pratique, géniale, s’appelle «le toboggan». Magnifique image du chemin intérieur: se laisser glisser sans s’accrocher à rien. Comment faire rentrer la sexualité dans l’ascèse et la recherche de tempérance? Qui fait l’amour? Un ego frustré, un mental déboussolé ou un être en chair et en os, généreux, espiègle, bienveillant? Sur ce point, Spinoza est un guide magnifique. Ce n’est pas le renoncement qui mène à la liberté, mais la joie qui conduit à la vraie délivrance, à la béatitude. Aussi pour y accéder, une question, cruciale, vitale: qu’est-ce qui me met en joie? Choisir un art de vivre qui nous dispose à la paix, voilà un choix éminemment philosophique. A la fin du livre, vous parvenez à rire de vous-même et de cette expérience. Rire, c’est l’acte libérateur par excellence? Dans La sagesse espiègle, j’ai eu à cœur de chercher des outils pour accueillir le chaos et les zones de turbulences que nous traversons. Ne pas faire grand cas de sa personne, balancer tout esprit de sérieux aide assurément à voyager plus léger, à glisser dans le toboggan sans se péter les ongles et à apprécier la beauté de notre carrière en ce bas monde.
Alexandre Jollien, La sagesse espiègle, Gallimard.
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