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Jusqu’à la garde. Un film de zombie naturaliste ?

Par Balndorn

Jusqu’à la garde. Un film de zombie naturaliste ?

Résumé : Le couple Besson divorce. Pour protéger son fils d’un père qu’elle accuse de violences, Miriam en demande la garde exclusive. La juge en charge du dossier accorde une garde partagée au père qu’elle considère bafoué. Pris en otage entre ses parents, Julien va tout faire pour empêcher que le pire n’arrive. 
Dans mon bilan de fin d’année, j’évoquais l’hybridation croissante des films d’auteur et des films de genre dans le cinéma français de ces dernières années. Depuis Grave, qui a mis en lumière (quoi que les César ne l’aient pas récompensé) la force du cinéma de genre français, les productions hexagonales investissent un champ cinématographique jusqu’alors réservé à des œuvres marginales ou du moins peu valorisées par les instances légitimes du septième art. À tel point que même le CNC lança l’an dernier un appel à projets pour soutenir les films de genre, avec pour présidente de ce fonds Julia Ducourneau justement, la réalisatrice de Grave, et pour vice-président Quentin Dupieux, dont Au Poste ! marquait le retour en France.

À hauteur d'enfant
Moins connoté « film de genre » que les œuvres évoquées ci-dessus, Jusqu’à la garde emprunte pourtant beaucoup à plusieurs genres cinématographiques, tout en s’inscrivant résolument dans un ancrage naturaliste. Pour son premier long-métrage, Xavier Legrand parvient à trouver le délicat équilibre entre la description réaliste du monde et la description fantastique des terreurs de l’esprit.Le sujet s’y prête bien. Pour qui a vécu la douloureuse séparation des parents et la garde alternée chez un père à la main leste (c’est le cas de votre loyal serviteur), Jusqu’à la garde rappellera à votre bon souvenir des craintes d’enfant qu’on aurait préféré oublier. Revenir à la hauteur de Julien (Thomas Gioria), un garçon de dix ans contraint par la juge de revenir vivre un weekend sur deux chez son père Antoine (Denis Ménochet), coupable de violences envers sa femme Miriam (Léa Drucker) et leurs enfants, est en soi un exploit. Car du point de vue d’un enfant, les perspectives se renversent. Ce qu’un adulte trouve inquiétant devient pour un enfant franchement menaçant. Et un père suspect de violences, aux yeux de la juge, s’apparente à un zombie, à un assassin, pour qui en a souffert toute son enfance. La terreur latente de Jusqu’à la garde tient pour beaucoup à la performance d’acteur de Denis Ménochet, malheureusement non récompensée aux César. Par sa simple présence, l’acteur parvient à imposer une menace dans le champ. Sa présence-absence absorbe, tel un Détraqueur, toute vie dans le plan. Taiseux, le regard vitreux, la mine renfrognée ; et pourtant, de cet être mutique sourd une puissance effrayante, prête à tout instant à exploser. Le zombie vire au despote.
L'imaginaire du film d'horreur, ou le réalisme fantastique
Zombie, Détraqueur, despote… Les termes ne sont pas anodins. Ils renvoient à l’imaginaire gothique des films d’horreur, car la mise en scène de Xavier Legrand puise largement dans ce répertoire. Comme tout bon film à suspense, Jusqu’à la garde travaille la riche matière du hors-champ. Une figure honnie l’étant par son invisibilité, la figure du père hante constamment les bords du plan, ne serait-ce que lorsqu’on l’évoque. On appréciera comme il se doit l’intensité du non-dit d’un test de grossesse, dont on n’apercevra que les pieds tremblants de la personne qui le passe derrière la porte des toilettes. De simples pieds, un petit objet qui tombe à terre, un cri étouffé : on aura vécu l’angoisse en se mettant à la place du personnage. Enfin, on vivracarrément l’horreur lors de la dernière séquence, d’une redoutable efficacité formelle par son jeu du hors-champ.Pour faire peur, il n’y a pas que le hors-champ, il y a aussi le champ, et ce que le personnage n’en voit pas. Xavier Legrand exploite habilement la profondeur de champ. Comme John Carpenter dans Christine, auquel une scène du film renvoie peut-être, Legrand sait instiller un danger en filmant, au loin, le père allumer les phares de sa voiture dans la nuit noire, pile dans la direction que vient d’emprunter son ex-belle-sœur qui vient de le rabrouer. Là encore, on imagine le pire.À l’heure où de plus en plus de tabous se lèvent sur les violences quotidiennes – #MeToo, harcèlement de rue, violences éducatives ordinaires… –, Jusqu’à la garde donne à sentir la violence physique et morale du patriarcat sur les enfants, que seule la justice s’obstine à ne pas voir. Si le cinéma a une quelconque utilité, qu’il remplisse au moins celle-ci : témoigner du mal invisibilisé. 
Jusqu’à la garde. Un film de zombie naturaliste ?
Jusqu’à la garde, Xavier Legrand, 2018, 1h34
Maxime
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