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Le taux minimal(iste) LPP ou le péril des caisses de pensions

Publié le 28 septembre 2019 par Chroom

Je partageais avec vous il y a trois ans mes interrogations par rapport au système suisse de prévoyance. En particulier, je relevais la faiblesse du taux minimal LPP qui ne cesse de fondre comme neige au soleil. Depuis cet article, ce dernier est désormais à 1%.

Comment peut-on expliquer une rémunération aussi misérable de nos avoirs, ponctionnés sur notre salaire de surcroît sans notre consentement ? L’Ordonnance 2 sur la prévoyance professionnelle (OPP2) nous fournit de très précieux renseignements à ce sujet :

1) Art. 51 : L’institution de prévoyance doit tendre à un rendement correspondant aux revenus réalisables sur le marché de l’argent, des capitaux et des immeubles

2) Art. 53 : Placements autorisés :

a. Montant en espèces

b. Créances libellées à montant fixe (compte bancaire, marché monétaire, obligations, titres hypothécaires, etc.)

c. Immobilier

d. Actions, parts sociales, etc.

e. Placements alternatifs (hedge funds, private equity, infrastructures et matières premières)

3) Art. 54 : Limite par débiteur : 10% au maximum de la fortune globale peuvent être placés sur un seul débiteur (sauf si Confédération)

4) Art. 55 : Limites par catégories :

a. 50% dans les titres hypothécaires suisses

b. 50% dans les placements en actions

c. 30% dans les placements immobiliers (dont 1/3 à l’étranger)

d. 15% dans les placements alternatifs

e. 30% dans les placements en devises étrangères sans couverture du risque de change

En termes de restrictions, je m’attendais à bien pire. C’est tout de même très ouvert au niveau des placements autorisés et peu contraignant en termes de limites. On peut aller jusqu’à la moitié du portefeuille placé en actions et la seule limite en actions étrangères consiste à couvrir le risque de change si leur proportion dépasse 30%. Cela laisse vraiment une latitude énorme aux caisses de pensions.

Voyons comment on pourrait composer un portefeuille basique répondant à ces critères :

- Actions suisses : 50%

- Immobilier suisse : 30%

- Bons du trésor US (20+ ans) : 10%

- Or : 5%

- Cash CHF : 5%

Voyons ce que cela donne en termes de revenus (sans plus-value), selon le marché actuel, pour 100.- investis :

- Actions suisses : 2.8 x 50 % = 1.4

- Immobilier suisse : 1.8 x 30% = 0.54

- Bons du trésor US (20+ ans) : 2.2 x 10% = 0.22

- Or : 0 x 5% = 0

- Cash CHF : -0.75 x 5% = -0.0375

TOTAL : 2.1225

En d’autres termes, en investissant selon les critères LPP, même en subissant l’impact des taux négatifs avec 5% de liquidités en CHF, on obtient immédiatement, en espèces sonnantes et trébuchantes, plus de 2% de revenus! Même en déduisant un impôt marginal de 20% dont on devrait s’acquitter en tant qu’investisseur privé (après déclaration et récupération de l’impôt anticipé), on est encore à plus de 50% de ce qui est offert par le taux d’intérêt minimal, rien qu’en revenus !

A part les taux négatifs, un autre argument a très souvent été mis en avance par les caisses pour justifier leurs résultats misérables : la performance des marchés financiers. Durant la décennie 2000-2010, celle-ci a été pour le moins catastrophique, avec deux gros marchés baissiers, à tel point que le taux minimal est alors passé de 4% à 2%. Pourtant, depuis la fin de cette décennie, les actions battent records sur records, ce qui n’a pas empêché les taux LPP de continuer leur dégringolade.

Reprenons notre portefeuille ci-dessus et voyons ce que ça donne si on prend compte de la performance annualisée totale (plus-value et revenus) de ces dix dernières années :

- Actions suisses : 8% x 50% = 4%

- Immobilier suisse : 7% x 30% = 2.1%

- Bons du trésor US (20+ ans) : 5% (en CHF) x 10% = 0.5%

- Or : 4% x 5% = 0.2%

- Cash CHF : -0.5% x 5% = -0.05%

TOTAL : 6.75%

On rétorquera que c’était une décennie exceptionnelle. Pourtant si on regarde les chiffres, on n’est assez proche des tendances historiques à long terme. L’immobilier a surperformé d’à peu près 2% par an, mais le cash a sous-performé d’à peu près autant. Les actions et obligations sont dans la norme. On peut donc obtenir un rendement global de plus de 6% avec un portefeuille remplissant les critères LPP. Rappelons-nous à présent de l’article 5 de l’ordonnance : « L’institution de prévoyance doit tendre à un rendement correspondant aux revenus réalisables sur le marché de l’argent, des capitaux et des immeubles ». J’ignore ce que le législateur a voulu dire par « tendre à », mais je doute qu’avec une différence supérieure à 5% on soit dans le tir ! Il y aurait de quoi lancer la plus grosse action collective de tous les temps. Volkswagen passerait presque pour un enfant de cœur à côté...

On vient de voir que ni les contraintes légales en matière de prévoyance professionnelle, ni les taux d’intérêts sur le franc suisse, ni la performance des marchés ne peuvent justifier les résultats catastrophiques de nos caisses de pensions. Ces arguments sont pourtant fréquemment mis en avant de la part de ces dernières. Comment expliquer dès lors une telle différence par rapport à ce qu’on pourrait et devrait même obtenir de leur part ?

Il y a d’abord évidemment les frais. Il faut payer gracieusement les salaires de tous ces gestionnaires et on n’a pas à faire ici à de simples stagiaires (c’est peut-être la solution ?). Il y a énormément de personnes «qualifiées» qui travaillent pour vous, enfin plutôt sur votre compte. Il y a ensuite la lourdeur du système. Il y a des hiérarchies et processus à respecter qui font que les choix des caisses en matière de placement se font sur un rythme bien helvétique. De plus, étant donné les masses importantes d’argent qu’elles gèrent, elles ont plus de difficultés à investir sur des petites sociétés qu’un investisseur lambda.

Néanmoins, les frais, la lourdeur organisationnelle et les difficultés à investir dans des small caps, ne peuvent de loin pas justifier cette différence. Les fonds de placements facturent aussi des frais de l’ordre de 1-2% et s’en sortent mieux pour la plupart. Il ne faut pas oublier également que les employeurs payent déjà des frais administratifs aux caisses de pension. Les fonds indiciels, à gestion passive, affichent aussi de très bons résultats, avec très peu de frais. Chez eux pas de lourdeur et d’inertie au niveau décisionnel, ils ne font que suivre les indices. Concernant les petites entreprises, il est vrai qu’historiquement elles font mieux que le marché, mais ces dix dernières années ce sont les grandes qui ont surperformé (d’ailleurs certainement aidées par nos caisses de pensions).

Où est le problème alors ? Des résultats qui baissent à n’en plus finir, cela nous rappelle curieusement la loi des rendements décroissants, qui affirme que le rendement marginal obtenu par l’utilisation d’un facteur de production diminue toutes choses égales par ailleurs. Le facteur de production est ici représenté par les caisses de pension et leurs capitaux. Toutes choses égales par ailleurs signifie qu’elles continuent encore et toujours à fonctionner de la même manière, en fonction de leurs contraintes légales et financières, sans jamais remettre en question le système. Les articles 53 à 55 de l’OPP ont le mérite de contraindre les caisses à ne pas mettre tous leurs œufs dans le même panier. Néanmoins, il est plus que probable que le problème ici ce ne sont ni les œufs, ni les paniers, mais plutôt le poulailler. Il y a trop d’argent qui part vers les caisses de pension et elles ne savent plus qu’en faire. Pas étonnant que les taux soient négatifs. Pire, ça les oblige à investir dans tout et n’importe quoi et à n’importe quel prix, tant qu’il ne s’agit pas de liquidités libellées en francs suisses.

N’importe quel gestionnaire de fonds de placement serait viré sur le champ avec des résultats aussi mauvais. Mais ici, en Suisse, pays des banques, on considère qu’un pourcent sur un fonds mixte, c’est normal. Étonnamment, très peu de personnes s’en offusquent. Peut-être parce que c’est tellement compliqué et que personne n’y comprend rien, les gérants de caisses en tête. Il faut dire surtout que tant que ça ne touche pas au porte-monnaie, on n’a pas l’impression de perdre quoi que ce soit. Le « génie » du système LPP c’est que vous ne recevez jamais de factures (contrairement aux caisses maladies). Tout est subtilement dérobé sur votre salaire, le fruit de votre labeur, puis mis au « chaud » (bien que là on soit plus proche du zéro absolu), avant d’être rendu plusieurs décennies plus tard. C’est seulement à ce moment-là que certains ouvrent malheureusement les yeux.

Même si on ne peut pas changer le système, en tant que petits investisseurs, on a au moins un levier possible, l’OEPL (ordonnance sur l’encouragement à la propriété du logement au moyen de la prévoyance professionnelle). Grâce à elle, nous pouvons retirer partiellement ou totalement notre avoir LPP pour obtenir des fonds propres pour notre logement, rembourser un prêt hypothécaire ou même financer des travaux de rénovation ou de plus-value.

Notre argent est en principe mieux investi dans la pierre, comme nous l’avons vu ci-dessus, que dans notre caisse de pensions. Je dis en principe parce que les prix du marché sont actuellement très élevés. Si on achète trop cher et qu’on doive revendre dans le futur au mauvais moment, on risque de le regretter. A noter que l’OEPL nous met quand même un peu à l’abri de devoir nous séparer d’un bien à cause d’une hausse des taux hypothécaires. En effet, non seulement elle peut nous permettre d’obtenir des fonds propres supplémentaires pour diminuer l’emprunt, mais de plus il est possible de demander un nouveau versement anticipé chaque 5 ans, ce qui permet d’amortir la dette et faire baisser ainsi les tranches hypothécaires. Il est donc sage de bloquer ses taux pour au moins cinq ans.

Pour être complets, notons encore que le retrait anticipé est possible seulement pour financer son logement principal. Néanmoins, il est possible de relouer ce bien après un déménagement… Un bon moyen de rentabiliser sa LPP ! Au fait, LPP, ça veut dire La Pire Performance ?


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