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Réserve cheyenne en hiver. ( Jim Fergus )

Par Jmlire

" Nous sommes début février et une masse d'air froid en provenance de l'Arctique a gagné le nord des États-

Réserve cheyenne en hiver. ( Jim Fergus )
Jim Fergus, 2019

Unis. Une tempête de neige se prépare tandis que je roule vers l'est sur l'Interstate I-80, en direction de Lame Deer, dans le Montana, où se trouve la réserve des Cheyennes du Nord. Il y a longtemps que je ne suis pas revenu ici à cette époque de l'année. Plusieurs raisons m'y amènent - les recherches que j'effectue pour mon prochain roman, et j'ai également besoin de rafraîchir mes souvenirs des grandes plaines en hiver. Surtout, je veux rendre visite à une aînée de la tribu, dite Grand-Mère Margaret ou Red Spider Woman, dont plusieurs amis m'ont parlé...

Les Cheyennes croient que tout ce qui est produit sur terre continue d'exister dans la terre et, au cours de mes voyages dans ce pays hanté, j'en suis venu à le croire aussi. Il est impossible de traverser ce territoire sans ressentir la présence des tribus qui le peuplaient - les esprits de toutes les générations qui y ont vécu, aimé, combattu, chassé, dansé, s'y sont éteintes et reproduites, et s'élèvent quasiment du sol...

Il neige encore aux abords de Lame Deer et le thermomètre descend. Comme on ne peut se fier au GPS dans la réserve, GMM ( Grand-Mère Margaret ) m'a soigneusement indiqué le chemin à prendre au sortir de la ville, dont une partie emprunte des routes de terre non signalées. Faute de visibilité dans les tourbillons de neiges, et en l'absence de traces de pneus ou de panneaux, je suis obligé de deviner le tracé de la route. Je retrouve espoir en apercevant des lumières qui, à distance, percent vaguement le blizzard. En progressant avec prudence, je distingue bientôt une silhouette sombre, enveloppée dans une couverture, immobile sur le porche d'une maison. J'en ai un frisson dans le dos...

Je monte les quelques marches de bois et je suis accueilli sur le perron par une femme avenante de soixante-huit ans, solide, à la peau hâlée, qui fait plus jeune que son âge. Les Cheyennes s'appelaient autrefois le Beau Peuple... Je retire mes chaussures dans l'entrée.

" Venez près du feu, me dit-elle. Il faut que je vous bénisse."

Elle ramasse quelques tisons de cèdre dans une petite pelle métallique et, de l'autre main, se munit d'un éventail rituel, orné de perles et de plumes rectrices de faisan. Tel un peintre, elle se tient devant moi avec sa palette remplie de braises, son éventail en guise de pinceau, et m'applique agilement de la fumée sur le corps en m'orientant vers les Quatre directions. Chargées de fumée, les plumes effleurent mes épaules, ma poitrine, mes bras et mes jambes. Puis Margaret place mes mains contre mes flancs, les paumes ouvertes vers elle, les purifie également, et pose légèrement la main droite sur mon cœur. Après le long trajet en voiture dans ces conditions exécrables, ses gestes sont curieusement apaisants. La fumée et la caresse des plumes me libèrent du stress, et la main de GMM sur mon cœur a pour effet de le calmer. Le rituel ne dure qu'une ou deux minutes, un profond sentiment de paix me gagne et je dois l'admettre : je suis en présence d'une femme-médecine cheyenne, qui opère sa magie sur moi...

À moins de venir le constater par eux-mêmes, la plupart des Américains ne peuvent réellement comprendre à quel point la communauté indienne a été spoliée par nos agissements. Il y a seulement un siècle et demi environ, nous l'avons massacrée. Nous avons volé ses terres, sa culture, ses langues, et parqué les survivants dans des réserves. Voilà le traumatisme historique qu'évoque GMM, et - c'est assez remarquable pour le souligner - sans amertume. Margaret est une conciliatrice...

Le dernier matin avant de partir, je donne à Margaret un exemplaire de mes deux romans chez les Cheyennes. Compte tenu du mouvement récent qui, aux États-Unis, dénonce l'"appropriation culturelle", il est aujourd'hui mal vu d'écrire à propos d'une race, d'un sexe ou d'une identité autres que le sien ou la sienne. C'est pourquoi je suis légèrement embarrassé en faisant ce cadeau.

"Si vous les lisez, lui dis-je, vous me pointerez toutes les erreurs que je commets au sujet de votre peuple. "

Elle retourne les livres et parcourt les textes de présentation. Puis elle les glisse soigneusement sur la table devant elle et place sa main sur la couverture de Mille femmes blanches aussi doucement que, lors de sa bénédiction quotidienne, elle l'a posé sur mon cœur. Alors elle me regarde dans les yeux, d'un regard pénétrant qui sonde le fond de mon âme. J'ai devant moi une grand-mère thérapeute et femme-médecine qui, bien que nous ayons à peu près le même âge, me parle comme ses grands-parents s'adressaient à leurs petits-enfants.

" Vous n'avez aucune raison de vous excuser. Vous avez écrit ces livres, c'est votre oeuvre et celle de personne d'autre. Cela représente sûrement un travail très dur et très long. Vous devriez être fier de vous."

Et voilà. Ses paroles affectueuses me donnent l'impression d'être important..."

Jim Fergus : extraits du récit " La réserve en hiver", paru dans le magazine América n° 9, printemps 2019.

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