Aux Walkyries, un poème wagnérien de Giosuè Carducci pour les funérailles de l'impératrice Élisabeth d'Autriche

Publié le 08 décembre 2023 par Luc-Henri Roger @munichandco

 

Essai de traduction (traduttore traditore Luc-Henri Roger)
AUX WALKYRIES
pour les funérailles de l'impératrice reine Élisabeth
Blondes Valkyries, à vous les passionnées du fouet des chevaux,Au-dessus des nuages, les crinières hérissées vers le ciel.
Loin du deuil officiel, loin des lentes larmes des personnes chères.Vous qui volez, emportez maintenant la femme des Wittelsbach.
Hélas ! Combien le destin pèse sur ta noble maison qui s'écroulesur ta tête blanche, que de chagrins, Habsbourg !
Paix, ô vous qui veillez dans la nuit de Mantoue et d'Arad, Ô ombres et fantômes échevelés des femmes !
Partez, Walkyries, [emportant] avec vous la blonde meneuse comme vous de chevaux vers une rive plus heureuse
Commentaire
À la mort de l'impératrice Élisabeth d'Autriche en 1898, assassinée par l'anarchiste Luigi Lucheni, plusieurs écrivains italiens renommés lui ont consacré des poèmes et des articles. Ainsi de Giosuè Carducci dans son poème Alle Valchirie, de Giovanni Pascoli dans son poème Nel carcere di Ginevra, centré sur l'assassin (voir notre article), et par Gabriele d'Annunzio dans son article La virtù del ferro, publié dans le journal napolitain Il Mattino des 29/30 septembre 1898 . 

Giosuè Carducci (1835-1906) 

Giosuè Carducci fait de l'impératrice reine une figure mythique germanique, que les Walkyries vont emporter au Valhalla. Carducci, qui est depuis 1860 chef du département de littérature italienne de l'université de Bologne, avait découvert l'oeuvre de Wagner au Liceo musicale de cette ville lors du concert dirigé par Luigi Mancinelli le 13 mars 1883 à la mémoire du compositeur décédé le mois précédent à Venise. En avril de la même année, la compagnie d'Angelo Neumann donna la Tétralogie en langue originale au Teatro communale de Bologne sous la direction d'Anton Seidl. Le 2 juin 1888, après la création de Tristano e Isotta dirigée par Giuseppe Martucci au Communale, Carducci se déclara "wagneriano convinto" (wagnérien convaincu). D'Annunzio assita lui aussi à l'une des sept représentations. 
Après sa découverte de Wagner, Carducci s'intéressa de plus près aux légendes germaniques. 
Dans Alle Valchirie, son ode élégiaque à l'impératrice, il exprime ses condoléances à la maison de Habsbourg sur le point de s'écrouler ("crollante"). En priant les Walkyries d'emporter avec elles l'impératrice, passionnée comme elles de chevaux et d'équitation, il  en fait une héroïne qu'elles conduiront vers une "rive plus courtoise", celle de l'hôtel Beaurivage lui ayant été ô combien funeste.
Les allusions à la nuit de Mantoue et d'Arad nous sont plus obscures, mais il faut rappeler que ces deux villes furent sous domination autrichienne et le théâtre de batailles et d'exécutions sanglantes. En 1848, la forteresse d'Arad joua un rôle important dans la révolution hongroise. Le général autrichien Berger la défendit jusqu’à la fin de juillet 1849, époque à laquelle elle fut prise par les révolutionnaires hongrois, dont elle devint le quartier général pendant la dernière phase de l’insurrection. Lajos Kossuth y lança sa célèbre proclamation. L'insurrection se termina dans le sang : treize généraux révolutionnaires (les treize martyrs d'Arad) y furent fusillés le 6 octobre 1849 sur ordre du général autrichien Haynau. Quant à Mantoue, elle connut en 1852 et 1853 la tragédie des douze martyrs de Belfiore (la vallée de Belfiore est située au sud de la ville)  un épisode douloureux du Risorgimento connu pour sa série de condamnations à mort par pendaison exigées par le Feldmarschall autrichien Radetzky, gouverneur général de Lombardie et de Vénétie. Ces actes représentèrent, pour le peuple italien de l'époque, le sommet de la répression et de la barbarie. Les pratiques expéditives des Autrichiens ont favorisé la haine du peuple italien contre l'occupant autrichien. L'empereur François-Joseph fut surnommé le " bourreau des pendus ".
La commisération de Carducci l'emporte cependant sur la haine des Autrichiens. Le poète, équilibriste paradoxal,  glorifie l'impératrice Élisabeth cavalière, qui aima l'Italie et que la chevauchée des Walkyries emporte au paradis d'Odin, et reste respectueux des cheveux blancs de l'empereur, tout en rappelant que la maison de Habsbourg s'écroule et en évoquant les martyrs d'Arad et de Mantoue.