— Ségolène rêve de piqures et de cartes vitales.
Ginette interrompt sa chasse à l’écureuil et saute en jappant dans la Clio ( les noms ont été … toute ressemblance ...) et c’est parti.
Il y aura aujourd’hui une débelloire sur un poêle dans une ferme au sol de terre battue, une chatte s’enroulera autour de ses chevilles, une dame se retournera avec beaucoup de dignité pour offrir une vénérable fesse insensible
Il y aura une anisette à midi dans un salon copié/collé du show room de chez But et un être humain que l’on prolonge hypnotisé par le balancier d’une Comtoise que l’on a oublié de remonter. Une tête chenue caressée d’une main pudique en retirant de l’autre une aiguille d’un geste technique pas évident à réaliser. Le bras maigrelet d’un homme las saisit poliment. Une tension artérielle catastrophique à prendre sans déranger et le tord boyau inévitable pour parler d’autre chose. Sa patience de femme nostalgique est plus antalgique pour ses patients que les ersatz chimiques.
Les encore vifs regarderont ses jambes, d’autres s’indifféreront tristement. Elle donnera du « vous » à Germaine et du « Mr Gérard » à ceux qui glissent dans l’anonymat d'un n° de sécu. Ségolène possède la séduisante mélancolie des femmes de personne à l’âge des « elle est encore jolie, elle est encore jeune ». Elle tutoie les mamies et vouvoie les vieux messieurs en acceptant une ultime petite prune pour la route. « Ultime » « derniers » elle ne se projette pas sur la « vieille » qu’elle sera et trouve de la joie dans les saisons. Elle pratique son bon usage du monde du premier cercle et de la socièté des patients à bonne distance. Peu diserte sur sa vie privée, on ignore si elle est végan, de gauche, climatiste ou clitoridienne. La fréquentation des seniors la rassure et l’inquiète par intermittence. La soudaineté de la mort lui est toujours aussi surprenante même chez ceux en tête de liste de la probabilité. Elle n’a pas envie de s’habituer à cocher la case DCD des « vivants la veille, morts le lendemain » violent et cynique de ses jeunes collègues.
Un privilège de quinqua, ça, la sensibilité!
Sègo se confie à Ginette en fin de journée. C’est l’instant du bilan de la semaine dans le cocon de la voiture et des mises au point en fond sonore. Ginette à la place du mort est une tombe. Pas le genre à révéler les petits secrets de la maîtresse. Le moment Jackie Quartz est aussi son préféré. L’animal perçoit la douce langueur de la fatigue en pensant à sa place chaude devant la cheminée. Ginette, son truc, c’est plutôt cet écureuil qui ne la narguera plus très longtemps. Coté femme, c’est juste une mise au point sur les clichés pâles de ses love story. Viendra, viendra pas. Au début il téléphonait puis « je passais par là » avec l’envie de l’homme qui tombe à pic un jour de congé. Il oubliait un tee-shirt une fois, deux fois. Tendre routine. De l’habitude rassurante des pas qui dérangent les feuilles du jardin à « tiens on est déjà Lundi » elle se réjouit de s’ancrer à ce repère qui fait l’air un peu plus doux à sa fenêtre. Un soir il apporta sa brosse à dents et resta pour le petit déjeuner
Sègolène reconstruit l’historique de l’homme qui la décoiffait la semaine. Elle ne fut pas longue à découvrir qu’il en décoiffait une autre le dimanche. Elle a omis le café bouillu de ce matin, évité l’empoisonnement d’une anisette-pour-faire-plaisir et la vieille prune de trop. Il y a trop de verres qu’elle a bu jusqu’à la lie. L’impétrant n’entendra pas « le reste encore un peu » qui ne franchira jamais le seuil de ses lèvres. Quand Ginette mourra elle fera sa tournée à moto histoire de n’avoir d’autres préoccupations que de rester sur ses roues. Fini radio nostalgie. Attention danger! Il y a un petit virage vicieux comme un homme au temps des feuilles mortes sous le châtaignier à l’entrée de Monteignet- sur- l’Andelot