Dans l’après-Beatles, lorsque Paul McCartney s’attelle à forger son propre univers artistique au sein de Wings, il ne se contente pas de répéter les formules du passé. Au contraire, il cherche à s’affranchir de l’ombre tutélaire des Fab Four. Malgré l’immense succès qu’il connaît encore, son indépendance créative ne se traduit pas systématiquement par des titres unanimement appréciés. Ce phénomène apparaît avec la plus grande netteté quand, au sommet de sa célébrité, il décide de publier une comptine destinée aux plus jeunes, « Mary Had a Little Lamb ». Or, cette chanson pour enfants divise profondément son public, allant jusqu’à brouiller le lien affectif qui unissait McCartney à certains de ses fans de la première heure.
Sommaire
- Un artiste libéré mais pas exempt de critiques
- La surprise d’une comptine enfantine
- Le malaise de certains fans et la critique
- Une initiative pourtant cohérente avec l’esprit Beatles
- Une place singulière et une authentique sincérité
- un moment d’innocence mal compris
Un artiste libéré mais pas exempt de critiques
Après la séparation des Beatles, McCartney entreprend une démarche audacieuse : prouver qu’il est capable de créer sans Lennon, au risque de dérouter ses admirateurs. Il lance le groupe Wings, un ensemble bancal au départ, dont le répertoire évolue de jams informels à des balades plus polies, toujours traversées par la sensibilité pop et la curiosité éclectique de Paul. Au fil des disques, Wings suscite des avis contrastés : certains louent l’esprit d’aventure, d’autres accusent Paul de s’enfermer dans des « chansons bonbons ». Mais, malgré tout, la popularité se maintient, et nombre de fans acceptent même ses tentatives de retour à des styles rétro ou légers.
La surprise d’une comptine enfantine
Vient alors « Mary Had a Little Lamb ». Il ne s’agit pas d’une ballade mielleuse, mais d’une version pop-rock d’un standard de la comptine anglo-saxonne, celle-ci ayant été popularisée pour les tout-petits depuis des générations. Sauf que, dans le cas de Paul, la démarche est sincère : père de famille, il veut partager un moment musical avec ses enfants, sans chercher la complexité ni l’exploit commercial. Cette bonhomie parentale se heurte cependant à l’image de l’ex-Beatle vénéré pour des chansons d’amour complexes, voire pour des innovations audacieuses de la fin des années 1960.
Le malaise de certains fans et la critique
Malgré le charme certain que dégage la chanson, une partie du public ne suit pas. Certains fans, encore immergés dans la ferveur de la Beatlemania ou exaltés par l’audace de titres plus « rock », ne comprennent pas ce retournement. Ils considèrent « Mary Had a Little Lamb » comme une régression, un disque trop « gentillet » qui ne colle pas à l’image d’un Paul McCartney qu’ils voudraient voir plus aventureux. Selon l’aveu de l’artiste lui-même, il y a des admirateurs qu’il aurait « perdus » à ce moment-là. Dans leur esprit, cette comptine incarne tout ce qu’ils rejettent : la légèreté absolue, la naïveté revendiquée, les refrains enfantins sans la moindre once de subversion.
De plus, McCartney se heurte aux attentes traditionnelles du rock, où l’on attend d’un artiste de cette stature qu’il livre des compositions matures, ancrées dans la tradition pop-rock ou parfois dans la contestation sociale. Le choix d’un titre comme « Mary Had a Little Lamb » semble en totale contradiction avec une quelconque volonté de se mesurer à d’autres géants de l’époque. Au contraire, c’est un pied de nez, presque provocant, à tous ceux qui taxent McCartney de sensiblerie.
Une initiative pourtant cohérente avec l’esprit Beatles
Cependant, si l’on prend du recul, le message défendu dans de nombreuses chansons des Beatles n’est-il pas « All You Need Is Love » ? Depuis toujours, McCartney n’a jamais caché son affection pour les compositions légères et sucrées, proches d’une tradition music-hall et de la pop la plus naïve. Il y a, dans son parcours, un goût pour la fantaisie, pour ces détours hors des sentiers « sérieux ». Et c’est peut-être précisément ce charme candide qui fait sa singularité. Sans doute, si Paul s’était privé de cette spontanéité, n’aurait-il jamais trouvé l’inspiration d’un album comme Ram ou n’aurait-il pas écrit certaines des ballades les plus célèbres de Wings.
Une place singulière et une authentique sincérité
« Mary Had a Little Lamb » n’a jamais prétendu se hisser au rang des grands classiques de McCartney ou égaler les sommets de la discographie des Beatles. L’objectif initial était moins de grimper dans les charts que de capturer un moment familial, une légèreté sentimentale. Les paroles, tout comme le clip vidéo, voient un McCartney souriant, soucieux de s’adresser à ses enfants ou à un public plus jeune. Il y trouve une cohérence avec ses priorités de père et de mari, un univers où la gravité n’a pas toujours sa place.
Au fond, la plainte de ceux qui trouvaient cette chanson ridicule ou trop simpliste révèle surtout qu’ils n’acceptaient pas de voir Paul McCartney assumer ses penchants pour la candeur. Certains ont ressenti comme une « trahison » ce glissement vers un registre enfantin, y voyant la confirmation d’une rupture entre la légende Beatles et la réalité de Wings. Toutefois, même si « Mary Had a Little Lamb » n’a jamais fait l’unanimité, le temps a parfois adouci les regards : on reconnaît aujourd’hui la sincérité de cette comptine revisitée, à défaut de l’approuver entièrement.
un moment d’innocence mal compris
L’histoire de « Mary Had a Little Lamb » démontre que Paul McCartney, figure de proue du rock et compositeur respecté, n’hésitait pas à dérouter son public. Ce morceau, bien qu’il ait pu irriter certains fans, illustre la liberté artistique que McCartney s’est autorisée après les Beatles. Loin d’affadir son œuvre, ce type d’initiative a permis au musicien d’expérimenter sans la moindre culpabilité, y compris en puisant dans l’univers de l’enfance pour une chanson clairement décalée par rapport aux standards de l’époque.
Ainsi, même s’il a pu donner l’impression de s’éloigner du rock, McCartney a rappelé que son art ne se limite pas aux attentes d’un public exigeant : il émane aussi d’une envie de partage familial, d’humour et de tendresse. Peut-être que « Mary Had a Little Lamb » résume le mieux cet idéal : un concentré de douceur et de spontanéité, qui, malgré la désapprobation initiale de certains fans, s’inscrit dans la cohérence globale d’une carrière riche en contrastes.