Le sous-titre du livre est éloquent: Les entreprises et le piège de la bien-pensance. Il s'adresse aux acteurs des entreprises françaises, mais pas seulement.
Julia de Funès déjoue ce piège en trente-cinq chapitres. Comme elle en avertit le lecteur, chacun d'entre eux est une dialectique en trois temps :
Dans son introduction, elle explique ce que son livre propose:
Il ne s'agit pas de critiquer pour s'opposer, mais de libérer pour sortir du politiquement correct et éviter de substituer à la réflexion l'expression vindicative de l'opinion majoritaire.Les thèmes, qui sont abordés dans l'ouvrage et qui caractérisent la bien-pensance, donneront une idée de la libération à laquelle elle invite le lecteur; celui-ci les reconnaîtra, s'il travaille dans une entreprise atteinte par la ambiante:
- la précaution: elle conduit à l'inaction;
- le consentement : c'est un mot ambigu;
- la lutte contre les discriminations : elle peut devenir inquisitoriale;
- : ce sont les tas... de lois;
- : elle est dévoyée en égalitarisme;
- la réforme des retraites : si elle est rejetée massivement, le manque de reconnaissance y est pour quelque chose;
- la procédure : elle dérive en bureaucratisation;
- l'intelligence collective : le collectif relève du sentiment, non pas de la raison;
- l'écriture inclusive : la langue y est réduite à un enjeu identitaire;
- les moments "fédérateurs" : ils ne peuvent reposer sur l'identité, mais sur la liberté;
- la bienveillance : en refusant la confrontation, elle n'aboutit à aucune idée vraie;
- la transversalité : l'autorité ne soumet pas, mais élève, n'assujettit pas, mais grandit ;
- la visibilité : il faut remplacer la transparence par la confiance;
- le sens du travail et celui de l'entreprise : le travail et l'entreprise ne sont pas des buts en soi;
- la post-vérité : le réel existe, il n'est pas un point de vue, n'en déplaise aux relativistes;
- le manifesting : la seule volonté n'oriente pas la vie, mais souvent une perception involontaire;
- le développement personnel : les recettes ne permettent pas d'être autonome, ni authentique, au contraire de la compréhension de son environnement qui libère et permet de se rendre actif;
- les biais cognitifs : la décision authentique, personnelle, singulière, provient rarement de causes rationalisables.
- le bien-être: il ne précède pas l'action, il en est la conséquence;
- : il faut la remplacer par l'exigence (qui n'est pas incompatible avec la sensibilité), l'effort, le travail;
- la pensée positive : il faudrait, comme toutes les croyances, qu'elle soit ajustée pour devenir salutaire;
- les "talents" : on ne reconnaît pas des talents, mais des collaborateurs autonomes;
- soft skills (agilité, capacité à gérer ses émotions, à travailler en équipe, disposition à gérer les conflits): ils ne doivent pas l'emporter sur l'expérience, l'expertise, le savoir, le savoir-faire;
- : le problème des femmes n'est pas les quotas ou l'égalité d'accès aux fonctions les plus hautes, mais le cumul de leurs vies professionnelle et domestique;
- : l'autorité ne s'enseigne pas, il faut se rappeler que seule la liberté permet d'affirmer une singularité et qu'elle passe par le courage d'être soi-même;
- les fresques (elles abordent, sous forme de jeux de cartes, les sujets sensibles du moment): plutôt que de chercher à prévoir à partir de diagnostics sous forme de modélisations, il est préférable de s'adapter en privilégiant l'intelligence d'action, le bon sens, le pragmatisme;
- la gamification : sans tomber dans le management juvénile , il est possible de se confronter avec le réel qui suppose un travail, des lectures, un partage d'expérience etc. dans la gaieté et la bonne humeur ;
- : il est encensé par la bien-pensance depuis les J.O. alors qu'il incarne tout ce qu'elle réprouve: discipline, rigueur, travail, effort, compétition, temps long, hiérarchie, mérite...
L'auteure fustige donc à raison la complaisance coupable du monde professionnel envers cette bien-pensance, ces bons sentiments, cette moralisation.
Elle invite à désobéir à ces idées dominantes, à ne pas se soumettre à l'air du temps, à faire preuve d'intelligence critique pour parvenir à plus de liberté, de dignité, de justice.
Que Simon Blin ait exprimé sa déception, dans un article du 27 octobre 2024 de Libération, est un bon signe: elle n'a pas raté sa cible...
Francis Richard
La vertu dangereuse, Julia de Funès, 224 pages, Éditions de L'Observatoire