Harry Nilsson et John Lennon : une amitié musicale à travers “Mucho Mungo”

Publié le 06 janvier 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Dans l’effervescence musicale des années 1970, Harry Nilsson demeure, pour beaucoup, une figure un peu à part. Alors que des noms comme Elton John, Fleetwood Mac et Queen dominent la scène, Nilsson, lui, avance à pas feutrés. Pieds nus, armé d’une guitare acoustique et d’un talent singulier, il se taille un sillon où la pop enjouée côtoie une sensibilité à fleur de peau. Ses chansons, tour à tour humoristiques ou sombres, se teintent souvent d’une douceur mélodique incomparable, un mélange devenu la signature de celui qui fut à la fois adulé et discret.

Sommaire

  • Un artiste en marge qui séduit les Beatles
  • L’époque « Pussy Cats » : la rencontre créative avec John Lennon
    • Nilsson Schmilsson et la métamorphose de Harry Nilsson
    • Un album tissé de moments improvisés et de fragments divers
  • L’origine de « Mucho Mungo » : entre John Lennon et Phil Spector
    • L’ébauche initiale de Lennon et Spector
    • L’intervention décisive de Nilsson
  • Une chanson protéiforme : fantaisie pop et exotisme instrumental
    • Des paroles remaniées
    • L’apport exotique de « Mt. Elga »
  • Un héritage tardif et un retour acoustique de Lennon
    • L’enregistrement posthume de Lennon
    • Une chanson à la croisée de deux talents
  • la rencontre de deux univers singuliers

Un artiste en marge qui séduit les Beatles

Un crooner pop sous-estimé

À l’aube des seventies, Nilsson s’impose comme un auteur-compositeur-interprète magistral, convainquant à la fois ses pairs et quelques critiques. Ses albums, dont Nilsson Schmilsson (1971), soulignent l’étendue de son registre : un instant, il déploie une pop sautillante, et l’instant d’après, il frôle l’émotion pure avec des ballades comme « Without You ». Cette polyvalence, associée à une voix d’une rare expressivité, lui attire de fervents supporters.

L’approbation emblématique de Lennon et McCartney

Au zénith de sa gloire, Nilsson compte parmi ses fans deux musiciens de renom : John Lennon et Paul McCartney. En 1968, lors d’une conférence de presse, on demande aux deux Beatles : « Quel est votre musicien préféré ? » Leur réponse tombe : « Nilsson ». Cet éloge, pourtant lapidaire, suffit à légitimer Nilsson aux yeux du public. Dans l’entourage des Beatles, il se fait un prénom, notamment auprès de John Lennon dont il devient l’ami et, à certains égards, l’alter ego amical lors de sa période new-yorkaise.

L’époque « Pussy Cats » : la rencontre créative avec John Lennon

Nilsson Schmilsson et la métamorphose de Harry Nilsson

Après la réussite de Nilsson Schmilsson (1971), Harry Nilsson aborde le milieu de la décennie avec une plus grande liberté créative. Son style, oscillant entre pop et fantaisie orchestrale, trouve rapidement un écho chez Lennon, lui-même en phase de mutation après la dissolution des Beatles. En 1974, Lennon se propose de produire l’album Pussy Cats de Nilsson, scellant un partenariat aussi improbable que passionnant. Lennon, dont le « lost weekend » new-yorkais est alimenté par des excès et des quêtes artistiques, apporte alors un esprit d’expérimentation et une volonté de secouer les conventions pop.

Un album tissé de moments improvisés et de fragments divers

Au sein de Pussy Cats, l’un des titres les plus fascinants reste « Mucho Mungo / Mt. Elga ». Le morceau illustre à merveille l’essence hybride de l’album, mélangeant plusieurs idées incongrues pour accoucher d’une chanson-laboratoire. D’abord, « Mucho Mungo » semble correspondre à la tradition ensoleillée de Nilsson, au contenu faussement léger, tandis que l’ajout de la section « Mt. Elga » insuffle une coloration presque tropicale.

L’origine de « Mucho Mungo » : entre John Lennon et Phil Spector

L’ébauche initiale de Lennon et Spector

Avant de devenir la chanson que Nilsson intégrera à Pussy Cats, « Mucho Mungo » a vu le jour lors de sessions organisées par John Lennon à la fin de 1973, pour ce qui devait constituer Rock ’n’ Roll. À ce moment, Lennon collabore avec Phil Spector, producteur légendaire et parfois imprévisible. L’esprit de la chanson, dans sa forme originelle, traduit la spontanéité, voire la désinvolture, qui caractérise cette période de la vie de Lennon : on y trouve des bouts de paroles fantaisistes, un esprit jam décontracté, et un enchevêtrement d’influences pop et doo-wop.

L’intervention décisive de Nilsson

Selon le témoignage de Lennon, Nilsson a repris « Mucho Mungo », lui a ôté certains passages qu’il jugeait ratés (ceux qui venaient de Phil Spector) et y a incorporé la partie « Mt. Elga ». Cet assemblage atypique donne à la chanson un aspect de collage, comme si deux mini-chansons avaient été fusionnées pour en créer une plus longue, dont la cohérence réside avant tout dans l’ambiance vacancière et la fluidité mélodique. Pour Lennon, voir Nilsson transformer la chanson en ce morceau double confirme l’inventivité de son ami, bien qu’il admette qu’ils aient évincé les apports de Spector.

Une chanson protéiforme : fantaisie pop et exotisme instrumental

Des paroles remaniées

À l’origine, la version bricolée de « Mucho Mungo » évoquait des paroles plus fantaisistes (« Sailing on the good ship Lollipop / Open up a drug store, a nice kind of shop »). Dans le processus de réécriture, Nilsson et Lennon ont privilégié un texte plus poétique, parlant de navigation et de quête intérieure (« Sail upon the ocean… looking for the sunshine through the haze »). Cette mutation passe d’une irrévérence potache à une forme de contemplation légère, typique du style de Nilsson, dont l’humour côtoie toujours une pointe de mélancolie.

L’apport exotique de « Mt. Elga »

La jonction entre « Mucho Mungo » et « Mt. Elga » instille dans la chanson une ambiance « tropicale », renvoyant à cette séduction pour les couleurs reggae, calypso ou hawaïennes que Lennon a parfois caressée dans d’autres projets. Loin d’être un simple ajout cosmétique, cet intermède apporte une bouffée d’air libre, un second visage à la même chanson, un peu à la manière des medleys que Lennon/McCartney avaient parfois pratiqués chez les Beatles. L’utilisation de percussions, de sonorités de guitare plus lumineuses et d’une structure aérée renforce cet aspect « vacances », comme un morceau échappé d’un rêve estival.

Un héritage tardif et un retour acoustique de Lennon

L’enregistrement posthume de Lennon

Après la sortie de « Mucho Mungo / Mt. Elga » sur Pussy Cats, Lennon poursuit sa propre voie, oscillant entre un certain retour à la scène et de longs moments de silence discographique. Pendant son retrait de la scène (1975–1980), il s’autorise parfois de courtes sessions acoustiques informelles. C’est ainsi que, bien plus tard, lors de la parution de l’Anthologie John Lennon, on découvre une prise acoustique de « Mucho Mungo », enregistrée chez lui pendant un moment de tranquillité. Le musicien y interprète une version dépouillée, remplacée par les bruits familiers du quotidien—on entend même son fils Sean pleurer en arrière-plan.

Une chanson à la croisée de deux talents

« Mucho Mungo / Mt. Elga » illustre la complémentarité inattendue entre Lennon et Nilsson. Les deux hommes, souvent perçus comme provocants et imprévisibles, partagent une sensibilité pop capable d’enjoliver n’importe quelle structure. Ils incarnent un paradoxe : d’un côté, ils se plaisent à manier un humour parfois absurde, de l’autre, ils aspirent à une sincérité dans la mélodie et l’émotion. On voit nettement dans ce titre que Nilsson recueille une idée brute de Lennon, la polit avec sa propre fantaisie, et aboutit à un morceau transitoire, tantôt rêveur, tantôt espiègle.

la rencontre de deux univers singuliers

« Mucho Mungo / Mt. Elga » reste un cas d’école de la complicité artistique entre John Lennon et Harry Nilsson, qui transcende les limites des projets solos ou collaboratifs. Lennon, en offrant à Nilsson un embryon de chanson coécrite avec Phil Spector, témoigne d’un certain lâcher-prise, d’une volonté de laisser fleurir ce morceau ailleurs que dans son propre répertoire. Nilsson, quant à lui, l’enrichit d’une touche tropicale, fidèle à son sens inné de la chanson pop libre et vagabonde.

La vie mouvementée des deux artistes, leurs extravagances communes et leur appétit pour la liberté créative se trouvent parfaitement résumés dans cette chanson à la fois bancale et attachante. Elle n’a peut-être jamais figuré parmi les grands succès de Lennon ni parmi les classiques de Nilsson, mais « Mucho Mungo / Mt. Elga » incarne tout ce qui définit leur amitié et leur approche : humour, spontanéité et fusion d’univers musicaux hétéroclites. Au final, cette collaboration révèle un moment d’harmonie entre deux âmes créatives — l’une issue des Beatles, l’autre de l’école Nilsson —, prouvant que l’histoire du rock s’écrit aussi dans les recoins plus confidentiels d’une discographie.