Lorsque l’on évoque la fin des Beatles, on pense immédiatement à l’onde de choc que leur séparation, officialisée en 1970, a provoquée dans le monde entier. Mais derrière cette rupture se cache une histoire complexe, faite de compromis ratés, de conflits personnels, de virages artistiques précipités et d’un ultime album qui ne s’est pas du tout déroulé comme prévu. Cet album, aujourd’hui mondialement connu sous le titre Let It Be, fut longtemps désigné sous le nom de « Get Back »… et surtout, il fut à l’origine d’une colère noire de Paul McCartney. Retour sur l’enchaînement d’événements qui ont conduit à l’un des dénouements les plus houleux de la carrière des Fab Four.
Sommaire
- La séparation des Beatles : Une onde de choc annoncée
- Avant la fracture : L’héritage tumultueux du « White Album »
- Un nouveau projet ambitieux : « Get Back » et le retour sur scène
- L’ambiance se détend, mais l’album « Get Back » tourne court
- John clame le « divorce », Paul s’isole et se lance en solo
- Phil Spector à la rescousse : De « Get Back » à « Let It Be »
- L’album « Let It Be » : Un dénouement amer pour Paul
- La dispute avec Apple et l’altercation avec Ringo
- L’accueil critique de « Let It Be » : un album mal-aimé… puis réhabilité
- L’héritage et la rédemption : « Let It Be… Naked » et le documentaire de Peter Jackson
- L’album « bon marché » qui a fait exploser Paul : une appellation justifiée ?
- Un chant du cygne aussi glorieux que conflictuel
La séparation des Beatles : Une onde de choc annoncée
En 1970, la nouvelle tombe : les Beatles se séparent. Le 10 avril, Paul McCartney diffuse un communiqué de presse pour annoncer la sortie de son premier album solo, McCartney, et en profite pour faire savoir qu’il n’a plus l’intention de collaborer avec le célèbre quatuor. Cette annonce sidère les fans du monde entier, qui voyaient encore la magie des quatre garçons dans le vent comme inaltérable.
Pourtant, derrière ce choc public, les dissensions couvaient depuis plusieurs années. John Lennon aurait ainsi déclaré en septembre 1969 son envie de « divorcer » du groupe. Plusieurs causes sont souvent mises en avant :
- Les divergences artistiques entre John et Paul (notamment en ce qui concerne la direction musicale).
- L’arrivée de Yoko Ono dans l’entourage immédiat de Lennon, et sa présence quasi permanente dans le studio d’enregistrement, ce qui agace énormément Paul et George.
- La volonté de Paul de continuer à donner des concerts, alors que le groupe avait décidé d’arrêter les tournées en 1966.
- Les tensions liées à la gestion financière et managériale de leurs affaires, qui se cristallisent particulièrement autour de la figure d’Allen Klein, manager controversé.
Selon les témoignages, lorsque John annonce vouloir « divorcer » des Beatles, Paul plonge dans une profonde remise en question, se retire au vert et décide de se lancer dans un projet solo. En parallèle, le groupe continue pourtant d’essayer de faire un dernier album, dont l’histoire va s’avérer mouvementée.
Avant la fracture : L’héritage tumultueux du « White Album »
Dès 1968, des fissures apparaissent lors de l’enregistrement de l’album The Beatles, plus connu sous le nom de « The White Album ». Dans une configuration jusque-là inédite, chaque membre commence à composer de plus en plus individuellement. Les sessions sont marquées par une ambiance tendue :
Paul McCartney : « Il y avait beaucoup de frictions pendant cet album. Nous étions sur le point de nous séparer, ce qui était déjà une source de tension en soi. »
John Lennon : « La séparation des Beatles peut être entendue sur cet album. »
Les morceaux du White Album révèlent à la fois l’extrême créativité du groupe et les dissensions qui minent la cohésion de l’ensemble. George Harrison se plaint du manque d’espace qu’on lui accorde. Ringo Starr, de son côté, se sent parfois relégué au second plan. Il quittera même brièvement le groupe durant les sessions, avant de revenir. Quant à John, son désir de s’affirmer individuellement, encouragé par Yoko Ono, prend de plus en plus d’ampleur.
Un nouveau projet ambitieux : « Get Back » et le retour sur scène
Malgré ces frictions, les Beatles décident de retravailler ensemble début 1969. L’idée de départ, principalement poussée par Paul, est de recréer l’esprit de leurs premières années : revenir à des morceaux plus simples et, surtout, remonter sur scène. Le quatuor n’a plus donné de concert public depuis 1966, et Paul est persuadé que partager à nouveau la scène pourrait ressouder le groupe.
Ils s’installent d’abord aux Twickenham Film Studios en janvier 1969, avec un concept assez novateur : filmer les répétitions pour une émission de télévision spéciale, qui aboutirait ensuite à un grand concert live, retransmis à la télé. Les chansons composées pour ce projet sont regroupées sous le nom de « Get Back ».
Barry Miles, dans The Beatles Diary :
« Ce fut un désastre. Ils étaient encore épuisés par les sessions marathon du White Album. Paul donnait des ordres à George, qui était de mauvaise humeur et plein de ressentiment. John ne voulait pas se séparer de Yoko, même pour aller aux toilettes… La tension était palpable, et tout cela était filmé. »
George Harrison, excédé, quitte momentanément le groupe et retourne à Liverpool. Face au chaos ambiant, les projets de concerts gigantesques s’évaporent progressivement. Toutefois, les Beatles persistent, déménagent leurs sessions aux Apple Studios, et décident malgré tout d’organiser une performance live, qui deviendra l’iconique concert sur le toit d’Apple Corps, le 30 janvier 1969.
L’ambiance se détend, mais l’album « Get Back » tourne court
Dans ce climat pesant, l’illumination survient : le célèbre concert sur le toit réveille temporairement l’esprit d’équipe du quatuor. Accompagnés du claviériste Billy Preston, ils jouent pendant 42 minutes devant des badauds et employés de bureaux stupéfaits, jusqu’à l’intervention de la police. Ce moment est entré dans la légende comme l’ultime prestation publique des Beatles au grand complet.
À l’issue de ces séquences, John Lennon et Paul McCartney demandent à l’ingénieur du son Glyn Johns de confectionner un album à partir des bandes enregistrées pendant les répétitions. La future pochette, imaginée pour Get Back, reprend l’idée de la photo de Please Please Me (leur premier album), en montrant les Beatles plus âgés, penchés sur la même cage d’escalier. L’effet « avant-après » se veut symbolique : un clin d’œil à leur trajectoire, de jeunes rockers insouciants à musiciens plus accomplis.
Toutefois, la première mouture de Get Back ne satisfait pas le groupe. Jugée trop « brute », trop inégale, elle est plusieurs fois repoussée. Pour ne pas ralentir l’activité, les Beatles enchaînent avec l’enregistrement d’Abbey Road pendant le printemps et l’été 1969, album auquel ils accordent la priorité. Au fil des mois, l’idée même de sortir Get Back telle quelle se perd dans le tumulte.
John clame le « divorce », Paul s’isole et se lance en solo
Le 20 septembre 1969, la bombe explose en coulisses : John Lennon exprime officiellement à ses partenaires qu’il veut « divorcer » du groupe. Contrairement à Paul, John ne diffuse pas immédiatement ce choix dans la presse, mais l’ambiance de travail s’en ressent. Paul, accablé, décide de se retirer et compose dans son coin ce qui deviendra son premier album solo, McCartney.
Il est alors persuadé que les Beatles, c’est fini. John, cependant, se laisse convaincre d’essayer de boucler le fameux projet Get Back, qui traîne depuis des mois. Des idées de mixages sont testées, de nouveaux enregistrements ont même lieu (en particulier « I Me Mine », où seul Paul, George et Ringo participent), mais le résultat n’enthousiasme personne. À ce stade, la lassitude domine.
Phil Spector à la rescousse : De « Get Back » à « Let It Be »
Pour sauver les bandes accumulées, le célèbre producteur Phil Spector est sollicité. Déjà connu pour son « Wall of Sound », Spector se met en tête de transformer les sessions Get Back en un album plus poli et plus commercialement viable. Il retravaille radicalement certaines pistes, en y ajoutant notamment des orchestrations massives et des chœurs, allant parfois à l’encontre de la vision épurée que Paul avait en tête.
Entre-temps, Paul a annoncé que son propre album, McCartney, sortira en avril 1970, accompagné d’une déclaration choc : il quitte les Beatles. La maison de disques Apple essaie de coordonner les sorties pour éviter la concurrence, mais Paul ne veut plus négocier. Il refuse de traiter avec Allen Klein, le manager imposé par John, George et Ringo, et se braque complètement.
Chris Ingham, dans The Rough Guide to The Beatles :
« McCartney a pu maintenir sa date de sortie initiale, mais lorsqu’il a entendu le résultat du travail de Phil Spector sur la musique des Beatles, il est entré dans une colère froide. »
En effet, Paul découvre avec horreur que certains morceaux ont été alourdis de cordes et de cuivres, en particulier « The Long and Winding Road ». Selon Paul, cette chanson intime se voit dénaturée par des arrangements orchestraux excessifs. Déjà fragilisé et furieux de ne pas avoir été consulté, McCartney vit cela comme une trahison artistique.
L’album « Let It Be » : Un dénouement amer pour Paul
Finalement, Get Back change de nom et devient Let It Be. Il sort en mai 1970, quelques semaines seulement après McCartney, et coïncide avec la première du film documentaire Let It Be. Ironiquement, Let It Be se hisse rapidement en tête des classements au Royaume-Uni et aux États-Unis, prouvant que la popularité des Beatles ne faiblit pas malgré l’annonce de leur rupture.
Mais, dans l’ombre des charts, la rancœur persiste : Paul McCartney ne digère pas la production de Spector, et George Martin, le producteur historique du groupe, n’apprécie guère d’être relégué au second plan. Martin confie :
George Martin :
« J’ai produit l’original, et ce qu’il faut faire, c’est mentionner : “Produit par George Martin, surproduit par Phil Spector”. »
Le single « Let It Be » sort en mars 1970, peu avant l’album. Il est acclamé par la critique, qui met en lumière la puissance et la sincérité vocale de McCartney sur ce morceau. Pourtant, ni Paul ni John n’assisteront à la première du film Let It Be. Pour les fans, le sentiment est mitigé : l’album est bon, mais il manque la cohésion légendaire des Fab Four.
La dispute avec Apple et l’altercation avec Ringo
Au milieu de ces tractations, la maison de disques Apple – créée par les Beatles eux-mêmes – se trouve dans une position inconfortable. Paul McCartney rejette toute forme de négociation et ne souhaite plus s’asseoir à la même table que son (ex-)manager Allen Klein. Pour tenter de persuader Paul de décaler la sortie de McCartney, Ringo se rend personnellement chez lui, porteur d’une lettre signée par John, George et lui-même. La missive demande à Paul de repousser sa date de lancement.
Le ton monte. Furieux, Paul aurait crié à Ringo de « foutre le camp » de chez lui, le mettant littéralement à la porte. Cette scène, à la fois tragique et cocasse, illustre le niveau de tension atteinte par des amis qui, quelques années plus tôt, semblaient presque frères. Paul maintient la date de sortie initiale de son album solo, et la rupture est alors consommée.
L’accueil critique de « Let It Be » : un album mal-aimé… puis réhabilité
Lors de sa sortie, Let It Be reçoit un accueil contrasté :
- Alan Smith du NME déclare :
« Si la nouvelle bande originale des Beatles est la dernière, elle sera une épitaphe bon marché, une pierre tombale en carton, une fin triste et miteuse pour une fusion musicale qui a redessiné le visage de la pop. »
- D’autres journalistes estiment néanmoins que certaines chansons sont remarquables : « Across the Universe », « Two of Us », et bien sûr « Let It Be » ou « The Long and Winding Road » restent parmi les compositions les plus appréciées de McCartney.
Avec le recul, l’album ne manque pas de perles, malgré une production inégale. En 2003, la publication de la liste des « 500 plus grands albums de tous les temps » par Rolling Stone classe Let It Be en 86e position, signe d’une revalorisation critique progressive. Les titres phares continuent de figurer dans le panthéon des meilleures chansons des Beatles.
L’héritage et la rédemption : « Let It Be… Naked » et le documentaire de Peter Jackson
Les différends autour de Let It Be ne se sont jamais totalement éteints. Longtemps après la séparation du groupe, Paul McCartney nourrit toujours une rancune envers le mixage de Phil Spector. En 2003, il décide donc de publier Let It Be… Naked, une version revisitée, dépouillée de la production de Spector. Certains y voient un simple « caprice », d’autres y retrouvent la fraîcheur que le groupe recherchait lors des sessions initiales de Get Back.
En 2021, le réalisateur Peter Jackson dévoile sur Disney+ The Beatles: Get Back, un documentaire monumental de près de huit heures, monté à partir de dizaines d’heures d’archives vidéo tournées en 1969 et rarement exploitées jusque-là. Les images montrent l’évolution chaotique du projet « Get Back » et les tensions, mais aussi les éclairs de complicité qui subsistaient encore entre les membres du groupe. Cette plongée intime nuance l’idée d’un groupe exclusivement au bord de la rupture : on y voit certes des disputes, mais aussi de vrais moments de créativité joyeuse.
Peter Jackson, à propos du documentaire :
« C’est assez incroyable d’observer comment, en dépit de ces tensions, ils parviennent à composer et à jouer ensemble. On ressent ce qui les a rendus si brillants, malgré tout. »
L’album « bon marché » qui a fait exploser Paul : une appellation justifiée ?
Pourquoi qualifier Let It Be d’« album bon marché » ? Avant tout en raison de la genèse confuse du disque : initialement rejeté par les Beatles, bricolé plusieurs fois, puis finalement confié à Phil Spector avec l’idée de “sauver les meubles”. Le résultat final, selon Paul, manque de cohérence et se trouve dénaturé par des arrangements surchargés. Aux yeux de McCartney, ce disque symbolise l’abandon de la pureté musicale que le groupe recherchait à travers le concept « Get Back ». Pour lui, Let It Be n’est que l’ombre de ce qu’aurait pu être l’album, et l’imbroglio qui l’entoure a largement précipité son départ définitif.
En clair, le terme « bon marché » se réfère à un produit fini qui ne reflète pas la quintessence artistique des Beatles, plus proche d’une opération de sauvetage commercial que d’une véritable œuvre collective aboutie. C’est cette sensation d’inachevé, et le fait que l’album sorte malgré l’opposition de Paul, qui ont enflammé la colère de ce dernier.
Un chant du cygne aussi glorieux que conflictuel
Au final, Let It Be incarne à la fois l’aboutissement et la désintégration des Beatles. D’un côté, il contient des chansons qui ont marqué l’histoire de la pop, dont la légendaire « Let It Be ». De l’autre, il est l’album qui consacre la rupture : jamais plus les Fab Four ne collaboreront à un projet commun. Les tensions internes et les divergences sur la direction artistique se soldent par des disputes retentissantes, la mise en retrait de George Martin, l’intervention controversée de Phil Spector et la colère tenace de Paul McCartney.
Pour tous les admirateurs des Beatles, l’histoire mouvementée de Let It Be reste un rappel : derrière l’aura mythique du plus grand groupe de pop-rock du XXe siècle, il y a eu aussi des failles humaines, des conflits et des rancunes. À bien des égards, cette conclusion amère est le reflet d’une réalité : même les plus grandes légendes peuvent s’éteindre dans le fracas, laissant derrière elles un ultime chef-d’œuvre aux accents inachevés.
Paul McCartney (revenant sur les sessions de 1969) :
« Nous étions encore capables de faire de la très bonne musique ensemble, mais l’esprit n’y était plus. On se serait presque dit : “Faisons un dernier album et puis on s’en va.” La manière dont cela s’est passé a été douloureuse. »
Aujourd’hui, grâce au documentaire de Peter Jackson et à la réévaluation critique, le public dispose d’un éclairage plus complet sur ces mois de tension. Et si la colère de Paul fut bien réelle, elle n’efface ni la grâce de certains morceaux de Let It Be, ni le pouvoir émotionnel qu’exercent toujours les Beatles sur plusieurs générations de fans. Le « bon marché » de l’époque reste, un demi-siècle plus tard, un témoignage incontournable de la fin d’un rêve devenu légende.